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LE PÉCHÉ DE MADELEINE.

sympathie qui l’entraînait vers Robert. — Pourvu qu’il m’aime ! disait-elle quelquefois avec un demi-sourire, et cette défiance d’elle-même me semblait le premier symptôme de l’amour.

Chaque jour, Robert nous devint plus cher à tous ; chacun de nous subit l’influence de cette nature vive et tendre, de cette volonté forte, mais douce, qui dominait sans combattre. Sa vie s’écoulait au coin de notre feu ; c’est à peine si dans les heures inévitablement désœuvrées du matin il daignait jeter un coup d’œil sur les splendeurs de Paris : les seuls instans qui lui semblassent dignes d’être comptés étaient ceux qu’il passait dans le petit hôtel de la rue de Grenelle, entre Louise et moi. Il arrivait d’ordinaire vers trois heures ; à peine entré, il lui fallait raconter en détail les courses ou les flâneries de sa matinée. De son côté, il exigeait le récit des grands événemens survenus depuis la veille. Quelquefois nous prenions un livre, et l’un de nous lisait à voix haute ; mais bientôt mille questions, les folies et les rires, se croisaient entre nous, et la lecture restait inachevée ; toute visite était malvenue, qui dérangeait notre chère intimité. Je garde encore de ces heures écoulées d’impérissables souvenirs dont toute l’amertume de ma vie ne saurait me faire maudire la douceur.

Quand le soir était venu, nous allions au spectacle ou au concert, ou bien, si nous ne sortions pas, je me mettais au piano, et Louise et moi nous chantions, tandis que mon oncle faisait son invariable partie de whist. C’étaient nos meilleurs momens. Plus d’une fois il m’arriva, pendant que je chantais, de rencontrer de nouveau les yeux de Robert fixés sur moi avec une expression singulière ; mais c’étaient de rapides instans, et le trouble qu’ils faisaient naître ne leur survivait guère. Robert néanmoins me donnait peu d’éloges et parlait rarement de ma voix. Un jour seulement, comme je lui reprochais sa froideur distraite quand Louise chantait, il sourit. — C’est que la musique pour moi n’est pas un art, dit-il, c’est une passion ; vous aussi, Madeleine, vous avez la passion… — Louise était près de nous, et il n’ajouta rien.

Peu à peu j’en vins à attendre l’arrivée de Robert Wall avec la même impatience que Louise elle-même ; je reconnaissais son pas longtemps avant tout le monde. Une sensation indéfinissable m’avertissait de son approche. Comment il se fit que de si vives émotions, et si nouvelles, n’éveillèrent en moi aucune sérieuse inquiétude, c’est ce que je ne puis dire. Sans doute mon inexpérience de l’amour contribuait à m’abuser : je n’avais nulle défiance contre le sentiment qui grandissait en moi ; Robert ne devait-il pas être le mari de Louise, presque un frère, et ne devais-je pas l’aimer ? Peut-être aussi quelque secrète faiblesse prolongea mon erreur : je cédai sans doute à ce lâche instinct qui nous porte à fermer les yeux