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LE PÉCHÉ DE MADELEINE.

soustraire à la nécessité de prendre part à la vie commune. Mon oncle lisait, et moi je brodais en songeant. Un profond silence régnait parmi nous, quand vers dix heures la porte s’ouvrit, et Robert entra. Je ne pus retenir un cri de surprise, et Louise se leva en proie à une émotion si vive qu’elle m’effraya, tant elle révélait de craintes et de souffrances passées. Rien ne peut rendre l’expression de joie qui illumina son visage : je ne sais si la fille de Jaïre éprouva une telle ivresse quand la voix du maître la fit sortir des ombres de la mort.

Robert ne me parut pas changé : il causa avec son aisance et son naturel accoutumés, et aux timides reproches que lui adressait Louise : — J’étais malade, répondit-il simplement, je souffrais, chère Louise ; mais tout est fini, et je ne vous quitterai plus. — Il baisa en souriant le bout de ses doigts.

L’accueil de mon oncle fut d’abord très froid ; mais sa rancune ne tint pas devant l’émotion radieuse de son enfant. Pauvre et chère Louise ! elle aimait trop pour savoir feindre ; elle n’en eut même pas la pensée. Robert revenu, elle oublia ce qu’elle avait souffert, et se montra aussi joyeuse, aussi douce qu’autrefois. À les voir ensemble, on eût dit qu’ils s’étaient quittés la veille, et que rien d’étrange ne s’était passé entre eux. La soirée s’écoula familièrement, comme tant d’autres toutes semblables, mais avec un sentiment plus vif de ce bonheur que nous avions cru perdu.

À partir de cette soirée, Robert revint comme autrefois : tout reprit le train habituel, et ces jours douloureux furent comme s’ils n’avaient pas existé. Il me semblait même que Robert était plus gai, plus expansif qu’auparavant ; je l’observais, ne sachant si je devais m’en réjouir ou m’en effrayer.

— Vous aviez raison, me dit-il la première fois que nous nous trouvâmes seuls, je poursuivais une chimère ; mais tout est fini, bien fini, je vous jure. Un instant j’ai songé à m’enfuir ; puis, au moment de partir, je me suis aperçu qu’en dehors de vous quelque chose me retenait encore dans cette France que vous m’avez fait aimer. Ma vie est désormais liée à celle de Louise, à la vôtre, à cet ensemble d’êtres et de sentimens que j’ai connus ici, et que je ne retrouverais plus… Vos lettres sont venues, et je les bénis ; elles m’ont ouvert les yeux. Oui, j’aimerai Louise, je l’aime déjà. Ne serais-je pas insensé et criminel de fuir cette charmante créature, cette âme blanche où mon regard peut plonger sans crainte de rencontrer même une ombre étrangère ? Merci, Madeleine, de m’avoir éclairé ; vous m’avez tout confié loyalement, sans fausse pruderie ; vous êtes un brave cœur, et vous aurez en moi le plus dévoué et le plus respectueux des frères.

Il souligna de la voix ces derniers mots, comme pour me rassu-