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LE PÉCHÉ DE MADELEINE.

nous l’eussions depuis longtemps perdue de vue, ce drame de famille, à la fois vulgaire et terrible, nous causa une impression douloureuse. Ce qui aggravait encore la faute de Charlotte de L…, c’est qu’elle avait un enfant, une petite fille de quelques mois, dont les sourires auraient dû l’arrêter au bord de l’abîme. Aussi n’était-ce de tous côtés qu’une réprobation : Louise elle-même osait à peine lui chercher des excuses. Pour moi, je gardais le silence ; humiliée par de secrètes défaites, je ne me sentais le courage de condamner personne. J’écoutais toutes ces voix indignées, et j’enviais à ces femmes le calme de leur conscience, qui leur donnait le droit de juger et de flétrir.

Peu à peu la conversation dévia, comme il arrive toujours en pareille circonstance, et l’on entama une grande discussion sur le mariage ; quelques hommes soutenaient que c’était une institution contre nature, presque immorale, et qui rapetissait l’âme humaine en restreignant sa liberté. Les femmes et Louise surtout défendaient avec vivacité la cause contraire. Tous les lieux communs en usage dans ces sortes de querelles furent mis en avant de part et d’autre. — Il n’y a de vraie dignité, disaient les uns, que dans l’union libre de deux êtres attachés l’un à l’autre par le lien idéal d’un amour partagé ; quant à ces époux maussades, résignés de mauvaise grâce, et qui souvent éludent en secret les obligations que la loi leur impose, ils n’inspirent et ne méritent aucun égard ; ils sont grotesques, voilà tout.

— Quoi ! s’écriait Louise, ne voyez-vous aucune grandeur dans cette téméraire promesse d’aimer pour toujours, pour la vie, pour l’éternité, dans cet abandon sans retour, sans arrière-pensée ? Cela n’est-il pas plus noble, plus digne de respect que cette prudence mesquine qui calcule si savamment les hasards de l’inconstance ?

— Ma chère enfant, répondait en souriant M. de Chervière, l’un de nos voisins, qui peut promettre de bonne foi qu’il ne changera jamais ? Autant vaudrait jurer de ne point vieillir.

— Qu’en pensez-vous, monsieur Wall ? demanda tout à coup la douairière de Briare.

Robert, qui jusqu’alors n’avait point pris part à la conversation, tressaillit en s’entendant interpeller, et j’attendis avec quelque émotion sa réponse.

— Je pense, dit-il après une légère hésitation, qu’il n’y a dans ce monde qu’une chose grande et vraie, c’est l’amour. Heureux ceux que la société unit quand le cœur le désire ! c’est un rêve du ciel réalisé ; mais heureux aussi ceux qui savent aimer malgré les obstacles, les contradictions et les lois imaginaires de la morale ! La vérité est d’aimer ; le reste est pure convention. — Et, se tournant vers sa femme : Vous aimerais-je moins, mon enfant, aurais-je pour vous