Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/288

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
284
REVUE DES DEUX MONDES.

ne m’enviez pas ce triste et dernier bonheur, le seul que vous puissiez me donner, le seul que je veuille vous demander.

— Robert, au nom du ciel, laissez-moi ! N’entendez-vous pas ? Il y a quelqu’un là, sur cette terrasse…

Je m’étais levée, pâle d’effroi, car j’avais cru saisir un léger bruit de branches froissées près de la fenêtre, et il m’avait semblé voir passer une ombre sur le rideau.

— Il n’y a personne, vous vous trompez, dit Robert en me forçant à me rasseoir.

— J’ai entendu pourtant, répétai-je avec terreur. Si c’était Louise, ô mon Dieu ! ou seulement quelque domestique !…

— Chère folle ! comme vous tremblez ! dit-il après avoir, pour me calmer, parcouru de l’œil toute la terrasse. — Quel mal croyez-vous donc avoir fait ? Votre âme est pure comme le ciel.

— Vous étiez à mes pieds, Robert !…

— Que craignez-vous donc ? Il n’y a jamais personne à cette heure de ce côté du château. Voyons, souriez-moi ; ce regard effrayé me fait trop de peine. Avez-vous songé, Madeleine, qu’un jour viendra où nous pourrons nous revoir sans péril, où nos cœurs auront vieilli ? Croyez-vous que ce soit possible, dites ? Croyez-vous vraiment que nous puissions jamais nous serrer la main sans frémir et nous raconter l’un à l’autre les orages de notre vie, comme deux voyageurs échappés au naufrage ? Ah ! vous ne l’espérez guère, n’est-il pas vrai, Madeleine ? Et vous avez raison de me fuir. Vivre l’un près de l’autre sans être l’un à l’autre, est-ce que cela se peut ? Nous lutterions quelque temps, puis un beau jour je vous prendrais dans mes bras, et je vous emporterais dans mon pays à demi sauvage ; j’irais cacher mon bonheur au plus profond de nos forêts… Ah ! Madeleine, quel rêve ! S’il était temps encore !…

Il continua de parler ainsi, tantôt à demi calmé, tantôt entraîné par sa fougueuse nature, mais soumis pourtant à notre rude destin.

Le jour tomba peu à peu, et l’heure de dîner arriva. Mon oncle n’était pas rentré. Il était parti tard, à cheval, nous dit le valet de chambre, et avait recommandé qu’on ne l’attendît point pour se mettre à table, parce qu’il avait à terminer le soir même une grave affaire. Pierre ne put pas nous dire de quel côté il s’était dirigé, et nous fûmes un peu étonnés de cette affaire si grave qui l’éloignait de nous si inopinément.

On sait que Louise et Robert partaient le soir même pour Paris. Louise était toute triste de ne pas voir son père et de ne pas l’embrasser avant de quitter Ville-Ferny. — Il faut qu’il ait eu quelque sérieuse contrariété, disait-elle en montant en voiture ; gronde-le bien fort de ma part… À demain, Madeleine ! ajouta-t-elle, comme les chevaux partaient, en m’adressant un baiser de sa petite main