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LE PÉCHÉ DE MADELEINE.

deur. Mon guide, jeune garçon de dix-huit à vingt ans, au visage maigre, encadré de cheveux longs et plats cachés en partie sous le chapeau de feutre à larges bords, chantait à demi-voix une chanson mélancolique sur un air monotone. Le jour tombait si vite qu’il était nuit close quand nous arrivâmes à La Roche-Yvon.

Nous eûmes beaucoup de peine à nous faire ouvrir par la vieille Marie-Anne, et plus de peine encore à lui faire comprendre qui j’étais. Elle était un peu sourde, et je serais peut-être même demeurée plus longtemps à parlementer sur le seuil, si le garçon qui déchargeait la voiture n’eut apporté de la cuisine une torche de résine enflammée. Elle me regarda un instant avec surprise, puis elle me reconnut. C’était la veuve d’un ancien fermier de mon oncle, à laquelle il avait, sur ma demande, accordé la garde de la petite maison, et la pauvre vieille femme ne savait plus comment me témoigner sa joie de me revoir. Je lui expliquai que j’avais été malade, que je venais en Bretagne pour rétablir ma santé, que je désirais ne voir personne, et que je la priais de ne pas parler de mon arrivée. Elle me demanda si mon oncle et Louise ne me rejoindraient pas bientôt ; je lui fis comprendre qu’ils ne pouvaient venir maintenant : je comptais d’ailleurs ne demeurer à La Roche-Yvon que le temps de reprendre quelques forces.

Tandis qu’elle s’empressait à l’étage supérieur pour préparer ma chambre et que j’entendais ses pas, appesantis par l’âge, faire craquer le plancher mal joint, je m’assis dans la cuisine, au coin de la vaste cheminée, et je réchauffai devant une flamme claire mes membres raidis par l’humidité. Au bout d’un certain temps, Marie-Anne reparut. Ma chambre était prête. C’était une pièce fort grande, éclairée par deux fenêtres ouvrant sur le petit jardin, et tellement envahie par les rameaux d’une vigne antique qu’au premier coup de vent l’on entendait les feuilles et les menues branches gratter les étroits carreaux et heurter doucement, comme si elles cherchaient à entrer. Le plancher se composait de larges ais de châtaignier brunis et lustrés par le temps ; les poutres du plafond étaient de même bois et de même couleur. Dans un coin de la chambre se trouvait le vieux lit de chêne à baldaquin paré d’étoffe de laine foncée à glands et passementeries bleuâtres ; dans un autre coin, un bahut à la serrure démantelée, une table et quelques sièges de forme massive : tel était le mobilier. Un vieux miroir, au cadre richement sculpté, mais dont la dorure avait disparu, ornait la haute cheminée. L’aspect de cette chambre me plut ; rien ne pouvait m’y distraire de mes graves pensées. Je souhaitai le bonsoir à la vieille Marie-Anne, mais je ne dormis guère : un froid humide me pénétrait dans cette grande pièce, depuis longtemps inhabitée. Les