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énormes dimensions de cette chambre, accrues encore par les ténèbres et le sentiment de ma solitude, me causaient une sorte d’effroi. Le vent s’était élevé, et, s’engouffrant dans la large cheminée, agitait jusqu’aux lourds rideaux de mon lit ; ses sifflemens à travers la lande me faisaient frissonner : il me semblait que j’entendais quelqu’un pleurer autour de moi.

Le jour parut enfin, triste et pluvieux comme la veille ; je courus à la fenêtre. À travers les branchages de la vigne, j’aperçus le petit jardin et les plates-bandes bordées de buis. Des roses pâles à demi effeuillées, de maigres dahlias et quelques arbustes traînant leurs branches indisciplinées dans les allées étroites, voilà ce que je vis du premier coup d’œil. À droite, la lande immense que nous avions traversée la veille ; à gauche, l’épaisse châtaigneraie plantée sur le revers du coteau et descendant en pente rapide jusqu’au ruisseau grossi par la pluie. Au loin, l’horizon, noyé dans la brume, ne laissait rien deviner de l’aspect du pays. Je regagnai mon lit et j’y restai à songer tristement jusqu’à l’heure où Marie-Anne entra dans ma chambre.

La pluie tombait toujours. J’essayai de sortir, mais je rentrai bientôt, découragée par la boue et la brume. J’avais emporté quelques livres ; je voulus lire, je ne pus fixer ma pensée, et le livre glissa de mes mains. L’incertitude de l’avenir m’oppressait : j’étais sans ressources, il fallait à tout prix m’en créer, car j’aurais mieux aimé mourir que d’avoir recours à mon oncle. Cependant ma résolution de cacher à tout jamais mon passé m’interdisait de songer à aucune de ces positions toutes de confiance où l’honorabilité personnelle et les recommandations importent autant que le savoir. Que me restait-il, si ce n’est le travail des doigts ? Le courage ne me manquait pas ; mais quand le soir je me retrouvai dans ma grande chambre, mal éclairée par une lumière chétive, et que, jetant un regard autour de moi, je me sentis si abandonnée, si bien perdue pour tous ceux que j’aimais, quand je réfléchis que cette solitude serait éternelle, je tombai dans un indicible abattement. Au dehors, tout n’était que confusion et ténèbres. Le vent de mer, traversant la lande déserte, venait se heurter aux angles de la maison avec des sifflemens aigus ; la pluie, qui n’avait pas cessé durant tout le jour, tombait alors à flots. Je me tenais blottie dans le coin de la vaste cheminée, et je suivais des yeux la fumée, qui s’élevait en lentes spirales, souvent repoussée par les rafales du dehors, mais recueillant ses nuages dispersés, et montant, montant toujours.

Marie-Anne dormait depuis longtemps sans doute, car j’avais laissé fuir l’heure sans y songer, lorsque je crus entendre un faible bruit mêlé au tumulte du dehors. J’écoutai : le bruit se renouvela ;