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à mesure que le soleil s’élevait, en brillantes gouttes de rosée. Nous plongions de longs regards au creux des vallons noyés dans un brouillard transparent, tandis que la cime des coteaux baignait dans l’air pur. En étendant le bras, nous pouvions cueillir au passage des touffes de houx ornées de baies rouges, ou bien nous arrachions une feuille aux chênes trapus et mutilés qui se penchaient comme des sentinelles au bord du chemin. Notre petit cheval efflanqué marchait d’un pas joyeux, en secouant ses grelots, tandis que son maître sifflait à demi-voix une chanson mélancolique. La paix de la campagne me gagnait ; il y avait longtemps que je ne m’étais senti l’esprit si léger. Nous voyageâmes ainsi à travers la Bretagne, puis la Normandie, évitant les voitures publiques et les grandes routes, et nous faisant conduire de préférence par les chemins détournés. Nous pouvions échanger librement nos impressions : le plus souvent un regard ou un sourire suffisait. Nous goûtâmes pendant ces quelques jours comme une ombre de bonheur ; mais l’âme humaine est ingénieuse à se créer des tourmens : elle a mille manières de souffrir d’une même blessure.

À mesure que le terme de notre voyage approchait, un souvenir déchirant se dressait devant moi. Louise m’apparaissait partout : je croyais la reconnaître dans chaque femme inconnue qui passait près de nous. La nuit, je l’entendais gémir à mes côtés. Cette chère image me devint une vision vengeresse… Je n’avais plus entendu parler d’elle depuis l’arrivée de Robert à La Roche-Yvon. En quittant Paris, j’avais résolu d’écrire à mon oncle malgré sa défense. La nécessité de fixer un plan de vie et l’arrivée de Robert firent ajourner cette lettre. Plus tard, je n’osai plus : qu’aurais-je pu dire ? Pendant notre station au bord de la mer, je m’étais, à l’insu de Robert, adressée au curé de Ville-Ferny pour avoir des nouvelles ; je n’avais pas eu de réponse. Peut-être le paysan chargé de porter ma lettre à la poste du village voisin l’avait-il perdue ; peut-être aussi le curé de Ville-Ferny n’avait-il pas daigné m’écrire. Je me figurais souvent que Louise était morte, et cette idée me rendait presque folle.

Vers le milieu du sixième jour, nous nous arrêtâmes dans une vieille cité normande accroupie dans la plaine, un peu noire, un peu triste malgré les flèches élancées de ses églises gothiques. C’est là que nous devions prendre le bateau à vapeur pour nous rendre au Havre ; le steamer partait le surlendemain. Robert me proposa de sortir ; mais je me sentais fatiguée, et il me laissa en promettant de revenir bientôt. Quand je fus seule dans cette chambre d’hôtel, froide, un peu sombre, n’ayant d’autre horizon que les maisons voisines, noircies par le temps, et une rue tortueuse, bruyante sans gaîté, mes fantômes familiers revinrent m’assaillir. Je voulus les