Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/304

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
300
REVUE DES DEUX MONDES.

fuser de se soumettre à ses lois ?… Ah ! mystère cruel, pourquoi me tentes-tu ?

La pluie tombait maintenant en larges gouttes, comme des larmes tièdes ; les rares passans se hâtaient, glissant le long des maisons pour se mettre à l’abri. Appuyée sur une borne de bronze autour de laquelle s’enroulait le câble d’un navire, je n’avais pas le courage de faire un mouvement. Robert pourtant m’attendait, je devinais son inquiétude ; mais que faire ? — Lui porter un amour empoisonné de remords, les lâches amertumes d’un cœur sans énergie ! N’avoir la force ni de vivre, ni de mourir ! me disais-je. Que vais-je devenir ?…

La pluie tombait toujours, et je commençais à frissonner sous mes vêtemens mouillés ; je regardai autour de moi pour chercher un abri. Apercevant une faible clarté à quelque distance, je me dirigeai de ce côté et me trouvai bientôt à l’entrée d’une petite cour pavée et dallée, et éclairée par une lanterne fumeuse. De hautes murailles percées d’étroites ouvertures l’entouraient de trois côtés. À droite, une porte basse était entre-bâillée ; je la poussai, et j’entrai dans une chapelle. L’autel était éclairé, et un vieux prêtre officiait ; mais l’assemblée, peu nombreuse, restait dans l’ombre. À droite de l’autel, une haute grille, derrière laquelle tombait à plis raides un rideau de serge, annonçait la présence de religieuses cloîtrées. Bientôt leurs voix, un peu traînantes et plaintives, se mirent à psalmodier l’office du soir. Je m’agenouillai dans le coin le plus obscur de l’étroite nef, et je me laissai bercer par ces chants qui s’élevaient et s’abaissaient d’une façon monotone sur chaque verset des psaumes. Il y avait bien longtemps que je n’étais entrée dans une église : la dernière fois, Louise m’accompagnait. Quels abîmes s’étaient creusés depuis ce jour !… Au bruit des chants et des prières, une sorte d’apaisement se faisait en moi : à genoux, les paupières fermées, les lèvres muettes, j’osais à peine respirer ; mais bientôt le silence se fît, on éteignait les cierges, et les assistans commençaient à se disperser. Il fallait partir. — Dieu ! m’écriai-je dans un élan suprême. Dieu vivant qui entendez nos plaintes, qui pardonnez tous nos égaremens, Dieu de Madeleine et de la femme adultère, plus miséricordieux que les hommes, plus indulgent que ma propre conscience, Dieu saint, j’ai profané vos dons, je n’ai su faire que le mal… J’ai vécu d’orgueil, et l’orgueil m’a perdue. Je crie vers vous, Seigneur ; sauvez l’ouvrage de vos mains.

Un léger coup frappé sur mon épaule me fit tressaillir : c’était une famine vêtue d’un costume moitié laïque, moitié religieux. — On va fermer, dit-elle.

— Comment se nomme cette église ?

— La Charité.