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LE PÉCHÉ DE MADELEINE.

— Un hospice sans doute ?

— Non, madame, c’est une maison de refuge pour les filles repenties.

Je reculai d’un air égaré comme si elle m’eût frappée en pleine poitrine. — Ah ! balbutiai-je, c’est là qu’on enferme ces… malheureuses ?…

— Oui, madame ; il y en a pourtant quelquefois qui viennent ici d’elles-mêmes.

Et, sans s’occuper de moi davantage, elle se mit à ranger les chaises. Je sortis en chancelant, et, arrivée dans la petite cour d’entrée, je fus obligée de m’appuyer contre le mur. En dehors de la cour, par la porte encore ouverte, j’apercevais le quai désert et l’eau du canal, à l’intérieur s’élevaient des bruits vagues qui ressemblaient à l’écho affaibli des psalmodies. — Y a-t-il vraiment des femmes qui viennent en ce lieu d’elles-mêmes, sans y être contraintes ? Mais quand ? sous l’empire de quels remords, de quels déchiremens ? Y a-t-il donc un moment précis où une âme se dit : Voilà l’heure ? Y a-t-il quelqu’une de ces pauvres créatures qui, aimée et le cœur plein d’amour, soit entrée là volontairement ? — J’étais si absorbée que je tressaillis en entendant marcher à côté de moi. — Êtes-vous malade ? qu’attendez-vous ? dit la tourière, qui, près de fermer les portes, m’avait aperçue dans l’obscurité.

Je fis un mouvement pour sortir ; puis, obéissant à je ne sais quelle force mystérieuse : — Pourrait-on parler à la supérieure ce soir ? demandai-je, tandis que mon cœur battait à se rompre en attendant la réponse. Je me disais : Voilà l’arrêt de la fatalité. Si elle dit non, je partirai : Robert m’attend ; si au contraire… Eh bien ! ce sera ma sentence.

Il me sembla que des siècles s’écoulaient avant qu’elle ouvrît la bouche, et, quand elle eut parlé, je fus obligée de lui faire répéter sa réponse : je ne l’avais pas entendue. — À cette heure ! avait-elle dit, c’est impossible. — Je respirai avec force ; pourtant je ne sortis pas.

— Il s’agit, ajoutai-je, d’une âme à sauver. Que Dieu vous pardonne, ma sœur, si, pouvant m’introduire, vous m’avez repoussée ! Je m’éloignai. Elle me rappela. — Entrez, dit-elle. Je vais demander si ce que vous voulez est possible.

Un nuage passa sur mes yeux. La terre me paraissait tourner autour de moi, et je fus tentée de m’enfuir ; mais elle avait ouvert une porte, elle marchait devant moi : je la suivis. Elle m’introduisit dans un parloir, posa une petite lampe sur la table de bois blanc, puis elle sortit. Je me laissai tomber sur une chaise de paille, et j’écoutai. Une cloche tinta à l’intérieur : un coup, deux coups, puis quelques pas discrets et des murmures de voix, puis le silence