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LE PÉCHÉ DE MADELEINE.

liberté. C’est le vice encore frémissant : à les voir, à les entendre, le dégoût me prenait ; mais je devais rester parmi elles : ce spectacle m’était salutaire. Ah ! si l’on savait ce que deviennent dans les bas-fonds de la société ces passions que nous idéalisons trop souvent dans le monde ! Je fus longtemps avant de m’avouer que l’orgueilleuse Madeleine était, elle aussi, une parcelle de cette fange où le vice mal assoupi fermentait sourdement autour de moi. Peu à peu pourtant je courbai la tête, et j’appris à prier…

Un matin, je reçus une lettre du curé de Ville-Ferny. « Les voies de Dieu sont mystérieuses, écrivait-il ; il fait jaillir la lumière des ténèbres et la consolation de la source même de nos larmes. Votre cousine a donné le jour à un fils. Jusqu’au dernier moment, on craignait qu’elle ne pût vivre assez pour voir son enfant ; mais Dieu lui a accordé cette grâce.

« L’épreuve a été terrible ; on m’appela en toute hâte. Son père était là, pâle comme un marbre : je n’oublierai jamais l’expression de ce visage. Il contemplait sa fille d’un œil sans larmes et suivait sur son front le progrès des ombres mystérieuses qui l’envahissaient. Je priais au pied du lit. Dans la pièce voisine, on entendait par intervalles le faible vagissement de l’enfant nouveau-né et des voix de femmes chuchotant entre elles. Dans la chambre de la malade, il régnait au contraire un silence effrayant. Tout à coup elle se souleva, et, fixant sur nous un regard assuré : — Mon mari ! dit-elle avec une fermeté inusitée, je voudrais voir mon mari. — Son père, sans répondre, me jeta un regard plein d’angoisses. Nous nous étions rencontrés dans la même pensée : c’était le délire qui commençait ; mais elle, se dressant tout à fait et de la même voix nette et calme : — Je veux le voir et lui remettre moi-même son fils, dit-elle. Puis, cherchant sous son oreiller un petit portefeuille dont elle ne se séparait jamais, elle y prit un papier soigneusement plié, et me le tendit. C’était l’adresse de M. Wall, et je ne sais encore comment elle se l’était procurée. — Monsieur le curé, reprit-elle, je vous en prie, partez sur-le-champ ; dites-lui que je le demande : il viendra, je le connais. Allez vite, le temps presse ; je tâcherai de vivre jusqu’à votre retour.

« Elle se laissa retomber sur ses oreillers ; je consultai son père du regard : il hésitait et semblait sous l’empire d’un violent combat intérieur. Enfin il fit un signe, et je partis. Il était nuit quand j’arrivai à Paris ; je courus à la demeure de M. Wall. Je tremblais qu’il ne fût absent, ou qu’il ne refusât de me recevoir. On m’introduisit sur-le-champ. M. Wall me parut vieilli, quoique l’expression de son visage fût la même qu’autrefois. Je ne sais s’il me reconnut, mais il ne laissa paraître aucune émotion ; il se leva et se tint de-