Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/310

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
306
REVUE DES DEUX MONDES.

bout, sans parler, attendant que je lui expliquasse le motif de ma visite. J’avais songé à le préparer peu à peu à ce que j’avais à lui dire ; son attitude impatiente et hautaine me fit changer d’avis. Quand il apprit que sa femme était mourante et le demandait, il tressaillit : une pâleur subite couvrit son visage, et ses lèvres frémirent ; mais, lorsqu’il sut qu’il avait un enfant, il cacha son front dans ses mains. — Un fils ! s’écria-t-il, j’ai un fils ! — Puis, d’une voix profonde : — Ah ! pauvre femme ! pauvre Louise !

« Tout à coup il releva la tête. — Partons, monsieur, partons vite. — Et, sans parler à personne, sans tarder un instant, il marcha devant moi.

« Pendant la route, il m’adressa de nombreuses questions sur sa femme et son enfant ; il semblait en proie à une véritable fièvre. Sans cesse il se penchait à la portière du wagon et plongeait dans la nuit des regards inquiets ; puis il se rasseyait avec un de ces soupirs où semblent se concentrer toutes les énergies et les angoisses de l’âme. — Pensez-vous que j’arrive à temps ? me demandait-il alors. Si elle allait croire que je lui ai refusé de la voir dans un tel moment ! — Elle vous attend, répondais-je.

« Deux heures de la nuit sonnaient à l’église du village lorsque nous arrivâmes au perron du château. Avant d’entrer, il s’arrêta, et, me prenant le bras : — Croyez-vous qu’elle sache,… qu’elle soit informée ?… — Il hésitait et ne pouvait achever. Je compris sa pensée. — J’ai lieu de croire qu’elle sait tout, lui dis-je ; des crises de larmes plus fréquentes dans ces derniers temps, et sur lesquelles elle refusait de s’expliquer, se rattachaient sans doute à la nouvelle de cette mort funeste, très répandue dans le pays.

« Il frémit, et, lâchant mon bras, il traversa d’un pas rapide la terrasse jusqu’à un angle où il s’appuya comme pour se soutenir, et resta la tête penchée : on eut dit qu’il cherchait sur un banc voisin quelque trace connue, quelque signe familier que l’obscurité lui dérobait.

« Je l’appelai. Il passa la main sur son front à plusieurs reprises, comme pour chasser le souvenir qui l’arrêtait ainsi au seuil de cette demeure ; puis ses yeux se fixèrent sur une fenêtre faiblement éclairée au premier étage, il se rapprocha lentement. Nous entrâmes. Rien n’était changé dans la chambre de la malade depuis mon départ. Elle semblait dormir. Son père, assis près d’elle, gardait une immobilité de statue ; il ne parut pas nous voir.

« Pendant un temps assez long, on n’entendit d’autre bruit que celui de notre respiration oppressée. Aucun de nous ne parlait ni n’osait faire un mouvement. Enfin Mme Wall ouvrit les yeux, et, voyant son mari penché vers elle, elle le regarda fixement, comme