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LES VOIX SECRÈTES DE JACQUES LAMBERT.

— Allons donc ! Tu perds la tête !

— Tu sais que dans ces suppositions, si étranges qu’elles soient en apparence, je ne me trompe guère ; mais depuis hier ce ne sont plus seulement des suppositions que je fais, c’est une conviction que j’ai.

Et il raconta comment il avait enfin reconnu M. de Girard. Il fit part à son ami de tous les indices qu’il avait recueillis un à un, les groupa, en déduisit les conséquences probables, et conclut à l’effrayante révélation qui ne lui permettait plus de douter. Jacques parlait avec un calme lucide, une sûreté de dialectique, une force d’argumens qu’il n’avait jamais eus à un si haut degré. On eût dit qu’il s’écoutait parler et s’admirait avec une secrète horreur. Son geste, sa voix, ce récit aux circonstances extraordinaires qui s’enchaînaient étroitement les unes aux autres, portaient dans l’esprit d’Achille une persuasion presque vertigineuse. — Mais si c’est l’assassin, fit-il, pourquoi ne le dénonces-tu pas ?

— J’y ai songé et j’y ai renoncé. La justice ne saurait procéder d’après de seules inductions morales. Il lui faut des preuves qu’elle voie et qu’elle touche, et je n’en ai pas à lui donner.

Achille se secoua comme pour se soustraire à un mauvais rêve. — Tu me rendrais fou, dit-il, si je t’écoutais plus longtemps. Puisque la justice ne saurait rien avoir à démêler avec cet homme, laisse-le en paix. Que t’importe en fin de compte cette absurde affaire ?

— Je me suis dit cela.

— Eh bien ! alors ?

— Achille, reprit Jacques tristement, te souviens-tu de cet ami d’enfance dont je te parlais, qui, en lisant le Pilote de Cooper, avait reçu une impression si vive de la fin tragique du midshipman Merry ?

— Oui, je m’en souviens.

— Cet ami n’existait pas. C’est de moi-même que Je parlais.

— De toi !

— Oui, de moi. Je te disais que depuis lors cet ami avait éprouvé, à la seule idée d’une rencontre, une répugnance qui approchait de la crainte. Eh bien ! je veux me battre avec M. de Girard, moins pour venger Gerbaud, — ce dont après tout je me soucie peu, fit-il avec un geste brusque, — que pour mon propre honneur. Je me battrai parce que je ne veux pas avoir peur d’un duel.

Achille était ébranlé. Il se rattacha pourtant au dernier mot de son ami. — Si tu reculais, dit-il, peut-être ; mais tu ne recules pas. Rien ne t’oblige à ce duel.

— Non, reprit Jacques avec emportement, rien qu’une fatalité à