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LES VOIX SECRÈTES DE JACQUES LAMBERT.

— C’est peut-être que je n’ai point su la trouver, peut-être aussi que tout n’est point terminé entre lui et moi.

Achille allait se récrier. Jacques vint à lui. — Mon ami, lui dit-il, pardonne-moi tout l’ennui que je te cause. C’est qu’il y a des instans où cette aventure me trouble les idées et où je ne m’appartiens plus. Je ne devrais plus songer à tout ceci. Il faut que je sois heureux sans arrière-pensée, et je veux l’être, car je suis un ingrat envers ta famille, envers toi, envers ta sœur surtout, et Dieu m’est témoin pourtant que j’aime de tout cœur ma chère Hermance.

— À la bonne heure, reprit Achille, et, puisque tu l’aimes, ne reste point seul avec tes idées noires ; viens la voir le plus tôt possible.

Jacques laissa partir son ami et voulut suivre son conseil. Il employa sa matinée à quelques courses, rentra chez lui et s’habilla pour aller voir sa fiancée ; mais, malgré tous ses efforts, il était, sinon sans courage, du moins sans espérance. Il lui semblait que chaque heure qui s’enfuyait n’était qu’un répit que lui accordait sa destinée, et qu’il n’arriverait point à ce lendemain où il serait à jamais débarrassé de M. de Girard sans se retrouver une dernière fois d’une façon formidable et décisive face à face avec lui.

IV.

Cependant, tandis que Jacques s’agitait ainsi dans un cercle d’hésitations cruelles et d’angoisses, sa vie ordinaire continuait. Tout était prêt pour son mariage, qui devait avoir lieu le surlendemain. Par une douce superstition de jeune fille, Hermance avait voulu qu’il se célébrât au petit village de Villeroy, près de Meaux, où ses parens avaient leur maison de campagne. Son enfance s’était écoulée dans cette maison, elle y avait grandi, et elle pensait que les premiers jours de son union avec Jacques seraient plus heureux, s’ils se passaient dans la solitude, sous ce beau ciel qu’elle aimait, au milieu des arbres et des fleurs. M. et Mme Herbin avaient cédé à ce désir de leur fille ; dès la veille, ils étaient partis avec elle pour Villeroy. Ils ne se doutaient point des tourmens de Jacques, que celui-ci leur cachait d’ailleurs avec le plus grand soin, ou, s’ils remarquaient parfois sa préoccupation, ne l’attribuaient qu’à l’attente de son prochain mariage. Jacques, descendu à Meaux vers quatre heures de l’après-midi, voulut faire à pied les deux lieues qui le séparaient de Villeroy. Peu à peu la marche, le grand air, l’aspect de cette riche nature épanouie au soleil lui apportèrent le calme et l’espoir. En face de ces grands horizons de la verdure et du printemps, il oublia les combats qu’il s’était livrés, et son cœur s’ouvrit