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pour la liberté ces répugnances invincibles des princes qui, étant nés sur un trône absolu, n’en connaissent le nom que pour la redouter et la maudire. Il avait vécu vingt-cinq ans avec elle, il en avait pris l’habitude, il en connaissait l’importance. Aussi ne chercha-t-il pas à la détruire entièrement. Il ne fit pas taire, comme il le pouvait, les voix éloquentes qui regrettaient le passé ; il n’imposa même pas silence à cette opposition taquine qui essayait de répondre par des railleries à ses victoires. Il laissa critiquer quelques actes de son administration et souffrit qu’on lui donnât des conseils. Ce grand esprit savait bien qu’on énerve un pays quand on rend les citoyens indifférens à leurs affaires et qu’on leur fait perdre le goût de s’en occuper. Il ne croyait pas que sur l’obéissance inerte et silencieuse on pût rien établir de solide, et dans le gouvernement qu’il fondait il tenait à conserver quelque vie publique. C’est Cicéron qui nous l’apprend dans un passage curieux de sa correspondance. « Nous jouissons ici d’un calme profond, écrit-il à un de ses amis ; j’aimerais mieux pourtant un peu d’agitation honnête et salutaire, » et il ajoute : « Je vois que César est de mon avis. »

Toutes ces raisons le déterminèrent à faire un pas de plus dans cette voie de générosité et de clémence où il était entré depuis Pharsale. Il avait pardonné à la plupart de ceux qui avaient porté les armes contre lui ; il en appela plusieurs à partager son pouvoir. Au moment même où il rappelait la plupart des exilés, il nomma Cassius son lieutenant ; il donna à Brutus le gouvernement de la Gaule cisalpine et à Sulpitius celui de la Grèce. Nous avons déjà parlé des deux premiers [1] ; il importe, pour mieux apprécier la politique de César, de faire rapidement connaître le troisième, et de chercher comment il s’était rendu digne des bienfaits du vainqueur et de quelle façon il en profita.

Servius Sulpitius appartenait à une famille importante de Rome, et c’était le jurisconsulte le plus célèbre de son temps. Cicéron lui donne ce grand éloge, qu’il fit entrer le premier la philosophie dans le droit, c’est-à-dire qu’il relia entre elles toutes ces règles minutieuses et toutes ces formules précises dont se composait cette science par des vues d’ensemble et des principes généraux. Aussi n’hésite-t-il pas à le mettre bien au-dessus de ses devanciers, et surtout de cette grande famille des Scævola dans laquelle il semble que la jurisprudence romaine se fût jusque-là incarnée. Il y avait cependant entre eux et Sulpitius une différence qu’il importe de remarquer : les Scævola ont donné à Rome des jurisconsultes, des augures, des pontifes, c’est-à-dire qu’ils ont excellé dans les arts qui sont amis

  1. Voyez la Revue du 1er octobre 1863.