Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 54.djvu/742

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des plus nobles flammes pour des Bajazets de pacotille et déclarant ses ardeurs incestueuses à des Hippolytes innomés, lesquels s’estimaient fort heureux quand il leur arrivait de donner leur réplique sans provoquer une explosion de fou rire. Penser que l’autre soir on exécutait le Don Juan de Mozart devant une salle qui n’avait d’oreilles que pour Zerline ! Et de dona Anna, de dona Elvire, il n’en sera donc plus question désormais ? Hélas ! si vous aviez entendu ce trio des masques, cet incomparable sextuor, l’air de don Ottavio, quel travestissement ! quelle douloureuse humiliation infligée au chef-d’œuvre ! « Werther ! disait jadis à Goethe une belle dame française placée à côté de lui à table, chez le grand-duc de Saxe, Werther ! mais attendez donc, monsieur, j’ai vu cette pièce aux Variétés, et je vous en fais mon compliment ; j’ai beaucoup ri ! » Pauvre Mozart ! votre commandeur aussi l’autre soir a bien fait rire tout le monde ; il chantait si faux, le cher homme, qu’on eût dit qu’il s’était enrhumé du cerveau à recevoir la rosée au clair de lune. Je me demande ce que de cette immortelle musique, lamentablement profanée de la sorte, doivent penser les générations nouvelles, qui n’ont connu ni la Sontag dans dona Anna, ni Lablache dans Leporello, ni Rubini dans Ottavio, ni la Malibran dans Zerline ! Et ce nom de Zerline, je le ramène à dessein, non que j’aime le moins du monde à diminuer le présent par les souvenirs du passé, mais parce qu’il y a dans l’art comme ailleurs des vérités contre lesquelles l’engouement public ne saurait pourtant prévaloir. Oui, c’est une organisation d’élite, une perle musicale du plus bel orient que cette Adelina Patti. Santé, jeunesse, intelligence, tout rayonne, tout vibre au dieu soleil chez cette enfant prédestinée, qui serait incomplète, si la nature, après avoir tant fait pour elle, n’avait mis dans son âme, à côté des joies ineffables du succès, l’instinct de certaines tristesses, de certaines pitiés qu’elle raconte dans son élégie de la Sonnambula. De voix plus richement douée, plus juste, plus résistante en sa ductilité, plus capable de sentiment et de style, je n’en connais pas ; pour être ce qu’elle est, la Patti n’a eu en quelque sorte qu’à se laisser naître et grandir. Tout ce qu’elle a d’exquis, de charmant, lui vient de la nature ; ses défauts seuls sont une acquisition.

Comme ces oiseaux qui répètent instinctivement les airs qu’on leur serine, elle s’amuse, avec une audace que nul péril ne déconcerte, à reproduire par la voix des exercices de piano. De là ces éternels staccati dont elle pointe son chant, où, pour trouver enfin quatre notes liées, on donnerait souvent ce fameux louis d’or qu’offrait Grétry pour entendre une chanterelle. Il se peut que la Patti ait devant elle un avenir de grande artiste ; disons mieux, tout porte à le croire. En attendant, et pour ce qui regarde l’heure actuelle, nous n’assistons encore qu’à l’épanouissement d’une organisation exceptionnelle. Enfant doué, enfant prodige ! pour le reste, on verra plus tard ! Elle joue comme elle chante, avec son premier mouvement. Elle a en elle son petit démon qui l’inspire, et naturellement les rôles qu’elle joue le mieux sont ceux qui, par la pétulance, l’entrain juvénile,