Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 54.djvu/743

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l’espièglerie, se rapportent davantage au caractère du lutin familier : la Rosine du Barbier, la Norina de Don Pasquale, l’Adina de l’Elisir d’amore. J’ai cité la Sonnambula, et j’y reviens, car c’est l’unique rôle de son répertoire où la corde sensible ait encore vraiment vibré. La Patti n’a donc, à tout prendre, fait autre chose jusqu’ici que se raconter elle-même au public, et c’est un trop joli roman que celui-là pour ne pas être goûté. Maintenant ce qui se dégagera de cette merveilleuse nature reste le secret de l’avenir. Nous avons les fleurs, attendons les fruits. Si la Patti tient les promesses qu’elle donne, si son talent est de ceux qui vont cherchant la grande voie, dans trois ou quatre ans nous la verrons aborder la période des créations impersonnelles et quitter cet emploi de Dugazon du Théâtre-Italien pour le vrai répertoire des cantatrices. La Grisi, elle aussi, chantait Norina, ce qui ne l’empêchait point de créer l’Elvire des Puritains. Nous avons vu la Frezzolini passer alternativement pendant des années de dona Anna à Marta, et la Malibran, qui fut la plus adorable Rosine, chantait Ninette et Desdemona. Physiquement, MIle Patti n’est point mûre encore pour cet emploi ; mais sa voix déjà le réclame, et ce serait manquer à la nature de cette voix souveraine que de la reléguer dans ce monde agréable et relativement secondaire des passions de demi-caractère. Et sans sortir de ce petit monde, peut-être n’aurait-on pas besoin de chercher beaucoup pour trouver plus d’une figure encore bien imparfaitement rendue par la diva mignonne, laquelle néglige trop de réfléchir aux diverses conditions des personnages qu’il s’agit de représenter. La Zerline de Don Juan par exemple n’est point la Rosine du Barbier. Si enfant gâté que l’on soit, il ne faut cependant pas toujours avoir l’air de chasser aux papillons et de courir ainsi l’école buissonnière à travers la musique de Mozart. C’est une très gentille et très coquette petite personne que la fiancée de Mazetto. Don Juan ne s’y trompe pas, et tout de suite fait parler ses sens. Vorrei e non vorrei : phrase adorable où se peint comme dans un miroir cette voluptueuse hésitation d’une vraie fille d’Eve que la curiosité plus encore que le désir attire vers l’inconnu. Elle ne veut pas, et pourtant elle reste, elle écoute et dès l’abord subit le charme de cet homme à qui la nature, en le faisant si beau, si fier, si grand seigneur, semble avoir donné des droits sur elle. Vous croiriez entendre le cri de l’oiseau qui bat de l’aile sous la fascination du serpent. Elle ne veut pas, et cependant elle cède à l’ivresse, permet à cet homme, que tantôt encore elle n’avait jamais vu, de lui serrer la taille, de chiffonner son corsage, et de propos en entreprise, la vanité venant en aide aux désirs émus, se laisse ainsi conduire, pendant la scène du bal, jusque sur le seuil de la perdition. Mais là s’arrête le délire, là se retourne le caractère. Zerline, en subissant l’outrage de don Juan, n’aurait en somme que ce qu’elle mérite ; mais l’honnêteté de sa nature, au dernier moment, la protège et l’empêche d’être mise à mal. Plus forte que la voix des sens et de la coquetterie, la voix du cœur se réveille. Alors elle se souvient de Mazetto, court à lui, se mêle au groupe des victimes