Page:Revue des Deux Mondes - 1865 - tome 57.djvu/475

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difficile d’attribuer à cet homme des projets de violence contre Isidore ; mais jusqu’où ses habitudes timides et son caractère cauteleux lui permettraient-ils de les pousser ? M. Gestral crut démêler à de légers indices dans ce visage altéré que le désir du meurtre, tout physique et grandissant, emporterait un homme du tempérament de M. Darronc au-delà des limites de la prudence. La fièvre et ses sanglans délires pouvaient parler plus haut que la raison, et l’intelligence, s’obscurcissant par degrés, en viendrait à obéir tout entière, avec une brutale ivresse, aux suggestions des sens. Ainsi commence la monomanie du crime. M. Gestral avait l’ardente curiosité de savoir s’il ne se trompait pas. Déjà il voyait agir M. Darronc selon qu’il l’avait prévu. Il se dit qu’il fallait compléter hardiment l’expérience, et, préjugeant l’état d’esprit du meurtrier, il imagina d’exploiter l’attraction morbide que les souvenirs et les lieux mêmes exerceraient sur lui.

Aussi, dès le lendemain, de grand matin, il alla dans la chambre d’Isidore, et, regardant le jeune homme bien en face : — Avez-vous du courage ? lui demanda-t-il.

— Mais oui, dit Isidore étonné.

— Oh, entendons-nous, reprit le commissaire d’un ton grave, je parle d’un courage réel, patient et froid, sur lequel n’aient prise ni le silence ni les terreurs de la nuit, qui puisse supporter l’assaut des visions funèbres et qui soit prêt, sans se lasser jamais, à braver un danger toujours présent, quoique invisible.

Il fit une pause. — Je l’aurai, répondit avec résolution Isidore.

M. Gestral lui serra la main. — Eh bien ! dès aujourd’hui reprenez dans votre ancien hôtel la chambre du premier étage que vous occupiez avec votre femme. Chaque soir, allumez une veilleuse, laissez votre clef en dehors et attendez. Quand le jour viendra, vous pourrez vous reposer ; mais gardez-vous de dormir la nuit. Vous aurez d’ailleurs une arme sous votre oreiller, ajouta le commissaire en voyant Isidore légèrement ému. A propos d’arme, le greffe vous a rendu votre poignard algérien ?

— Oui.

— L’avez-vous ici ?

— Je l’ai apporté, car je me suis bien douté, en recevant votre lettre, qu’il s’agissait du crime, et si j’eusse été tenté de faiblir dans la vengeance que je dois à la pauvre créature, la vue de cette lame encore tachée de sang m’eût rendu mes forces.

— Alors placez-le sur la commode, à côté de la veilleuse, à l’endroit même où il était. Et maintenant bonne chance, car il est nécessaire qu’on ne m’aperçoive pas avec vous, et nous ne nous rendrons sans doute que lorsque tout sera terminé.

Les chambres d’hôtel sont nues et banales, la vue et la pensée