Page:Revue des Deux Mondes - 1865 - tome 57.djvu/614

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pédition contre le Turc une guerre sainte. L’enthousiasme, la foi, le désir de rapporter tout à la protection de Dieu, sentiment qui accompagne souvent le besoin de voir éclater cette protection, par des signes visibles et matériels, se retrouvent ici comme aux siècles lointains des croisades. Les relations du temps sont pleines du récit des prodiges qui annonçaient la déroute des infidèles. Sur le Danube, on avait vu pendant cinq nuits une croix lumineuse et une demi-lune qui la portait, la face tournée en bas ; cela signifiait pour tous la défaite du croissant. Dans toute l’Allemagne, on disait que des cavaliers blancs avaient apporté dans la nuit même du combat la nouvelle de la défaite des infidèles. Ce qui est vrai, c’est que, comme il arrive dans l’attente d’un grand événement, le bruit s’en était répandu avec une rapidité surprenante. La joie et la reconnaissance des peuples éclatèrent de toutes parts ; partout la religion fut associée aux transports du patriotisme. Dans l’Europe entière, à Rome, à Madrid, à Ratisbonne, jusque dans le fond de la Suède, on ordonna des processions en actions de grâces, on chanta des Te Deum. Montecuculli en fit célébrer un le lendemain sur le champ de bataille même, et l’armée y pria avec une grande ferveur. A la place où se célébra le divin sacrifice s’élève aujourd’hui une chapelle dédiée à la Vierge. Montecuculli avait plusieurs fois invoqué son secours pendant les alarmes du combat : c’est lui qui le raconte avec la simplicité d’un vieux soldat et la foi du centenier. « L’intercession de la très sainte Vierge, à laquelle nous eûmes recours, fortifia les bras de ses serviteurs et frappa visiblement les Turcs. »

Quelques jours après, l’empereur Léopold signait la paix avec le grand-vizir. Il aurait dû sans doute poursuivre ses succès et chasser les Turcs de la Hongrie ; mais enfin l’empire et la chrétienté n’étaient plus menacés d’une invasion. D’ailleurs la peur des Français et de leurs intelligences avec les mécontens hongrois avait remplacé la peur du Turc. On renvoya les Français. Dans tous les pays qu’ils traversèrent à leur retour, un accueil enthousiaste les attendait ; ce n’étaient que fêtes et festins ; on allait recevoir aux portes des villes les sauveurs de l’Allemagne. Ce fut jusqu’aux bords du Rhin une suite de triomphes. — Coligny fut bien accueilli par le roi Louis XIV, assez mal par les ministres, dont il avait souvent méconnu l’autorité. La rancune du prince de Condé aidant, le vainqueur de Saint-Gothard tomba dans une sorte de disgrâce. Il se fâcha, s’enferma dans son château de La Motte-Saint-Jean, se consuma en procès, en regrets inutiles, écrivit ses mémoires, et mourut en 1686, rongé par la goutte et accablé d’ennui.

Il est difficile à quiconque parcourra, comme on a dû le faire