Page:Revue des Deux Mondes - 1865 - tome 57.djvu/765

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dément à Kassala, pendant que les Bogos rentraient dans leur village incendié. Le père Stella, installé chez eux depuis une année environ, était absent le jour de l’attentat ; il prit hardiment son parti, se rendit près de Khosrew, et lui demanda, par-devant les juges de Kassala, réparation de cette ghazaoua sans excuse. Le Turc répondit grossièrement et refusa de reconnaître au lazariste aucun caractère officiel. Le père Stella s’adressa dès lors aux consuls de France et d’Angleterre. Le premier, par un motif de susceptibilité exagérée, se récusa ; mais le consul anglais, M. Walter Plowden, profita de cette maladresse pour accroître aux yeux des chrétiens abyssins et des musulmans nubiens le prestige de son gouvernement. Porteur d’une adresse des Bogos à la reine Victoria, il se rendit lui-même en Égypte pour l’appuyer. Le consul-général de France s’intéressa énergiquement à l’affaire ; justice fut obtenue sur tous les points. Khosrew fut destitué ; les captifs furent rendus à leurs familles, à l’exception d’une vingtaine que l’on parvint à soustraire en les cachant dans les harems ou en les dirigeant sur Djeddah, Sodome sacrée qui ne rend jamais ce qui tombe dans ses fanges. On laissa dormir deux ou trois ans la question de la restitution des moktas volées ; mais à la fin, grâce à deux hommes énergiques qui parlaient haut parce qu’ils se sentaient appuyés, les consuls-généraux Sabatier et de Beauval, le gouvernement égyptien consentit à payer 17,000 francs d’indemnité, représentant à peu près le tiers de la valeur du bétail enlevé. Je fus chargé, par ordre supérieur, de présider à la répartition de cette somme. Tous les choumaglié des villages de Keren, Djoufa, Ona, Achala, Deghi, Tantarwa, qui avaient été victimes du pillage de 1854, se réunirent à Keren, dressèrent les états de pertes, et la somme fut publiquement répartie à raison d’un talari et quart (6 fr. 50 c.) par tête de bétail perdu. La publicité de l’opération rendait impossible toute fraude des choumaglié au détriment des petits propriétaires qu’ils représentaient et qui avaient voix au chapitre. Il y eut force discussions, absolument comme chez nous dans une commission de répartiteurs ; mais tout finit par s’arranger à merveille. Il fallait voir éclater la joie de ces bonnes gens : que de fêtes furent célébrées ! que de belles chansons on improvisa en l’honneur de la France et de son représentant !

L’improvisation poétique est une faculté propre aux Bogos, et dont le développement est facilité aussi bien par la richesse de leur langue harmonieuse que par les habitudes contemplatives nées de la vie pastorale. J’ai pu étudier de près le procédé des improvisateurs en renom. Dans une réunion joyeuse, dans l’animation des causeries qui s’engagent le soir autour des feux d’un campement, un homme se lève, se retire sous un arbre, rumine entre ses dents