Page:Revue des Deux Mondes - 1865 - tome 57.djvu/861

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York dans la guerre qui vient d’affliger l’Amérique. Un jeune homme s’avance dans une haute vallée des Alpes : « Où vas-tu ? » lui dit-on. Il répond : Excelsior. Une jeune fille, un vieillard, lui représentent les mille dangers qui l’attendent, toujours il répète : Excelsior. C’est bien là le sentiment qu’on éprouve en visitant ces régions : on voudrait monter partout, monter toujours, jusqu’aux dernières cimes. Des esprits chagrins se sont demandé à quoi pouvaient servir ces aventureuses expéditions où l’on risque sa vie et celle des guides qui vous accompagnent. — C’est, disent-ils, un sentiment blâmable que cette vanité puérile d’inscrire son nom sur la liste de ceux gai ont gravi quelque pic jusque-là inaccessible. — Ils se trompent en parlant ainsi. Tous ceux qui ont éprouvé ces sensations de vie pleine et de sereine satisfaction que donne le spectacle des hautes montagnes peuvent affirmer que ce sont de plus nobles tendances qui attirent chaque année un si grand nombre de voyageurs dans la région supérieure des Alpes. C’est tantôt le mâle plaisir de surmonter les difficultés des ascensions et de braver les terreurs des abîmes grâce aux forces d’une volonté ferme, d’une tête aguerrie et d’un corps endurci à la fatigue, tantôt le besoin de se retremper dans l’air vivifiant des glaciers et dans les impressions simples de l’existence primitive où la nature seule, et non la société, vous résiste, vous charme et vous absorbe tour à tour, tantôt le désir d’étudier l’histoire de la formation de notre terre dans les colossales ruines où l’on peut deviner la marche de ses révolutions successives. Nous l’avons dit, l’infini attire l’homme moderne : mais il ne se contente plus de l’entendre dans l’abstraction des idées métaphysiques : il veut le saisir, le palper pour ainsi dire dans les débris qui lui rappellent l’infinité des siècles écoulés et l’innombrable variété des êtres disparus et des races éteintes. Or tout ce qui nous arrache à nous-mêmes, tout ce qui nous met en face des lois de l’ordre universel et nous les fait comprendre est vraiment salutaire. De telles contemplations agrandissent l’horizon intellectuel et nous rendent meilleurs. Ce n’est pas sans raison que les religions de l’Orient plaçaient leurs lieux de culte sur les hauteurs. On s’y élève comme de soi-même dans la région de l’absolu. Les images incarnées dans le vocabulaire de toutes les langues révèlent cette croyance instinctive de l’humanité qu’il y a une relation profonde entre les idées d’élévation et celles de pureté, de noblesse, de sainteté, d’éminence en tout genre. L’expérience vérifia l’exactitude de cette synonymie, car nul ne revient d’une excursion dans les montagnes sans se sentir l’âme plus dégagée des préoccupations étroites et l’esprit plus ouvert aux vues générales.


EMILE DE LAVELEYE.