Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/1023

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ce rôle unique, racontant chacun à son tour ses petites infortunes, ses petits chagrins, ses petites espérances, ses petites colères, et ne remplissant le théâtre qu’il s’est construit que de lui-même. Le public est-il vraiment coupable, s’il ne s’arrête pas pour la millième fois devant les mêmes confidences ? C’est bien le cas de dire avec Beaumarchais, ce fin appréciateur de tout ce qui peut réussir : « Rien n’est plus insipide au théâtre que ces fades camaïeux, où tout est bleu, où tout est rose, où tout est l’auteur, quel qu’il soit. »

Cette personnalité, cette plénitude de soi-même, cette indifférence pour autrui, cet inoffensif égoïsme, comme on voudra l’appeler, est la cause de tout le mal. — Le poète s’imagine avec une crédulité qui n’est point sans charme, sans charme pour lui, que toutes ses pensées auront du prix, puisqu’elles en ont à ses yeux et puisqu’elles sont siennes. Que disons-nous toutes ses pensées ! nous voulons dire tous ses rêves. S’il nous offrait ses idées (la plupart de ces poètes sont fort capables d’en avoir et le prouvent quelquefois en prose), nous pourrions y prendre intérêt et nous entendre avec lui. Il n’y a entre les hommes qu’un langage commun, qu’un truchement, c’est la langue de l’esprit et du cœur. Des idées claires et suivies, reliées entre elles par un fil logique, animées par un sentiment, colorées par l’imagination, qu’elles soient fortes ou faibles, vives ou traînantes, peuvent toujours dans une diverse mesure retenir notre attention, parce que si elles sont au poète, elles sont nôtres aussi et que nous nous y reconnaissons. C’est à la faveur de cette lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde que nous pouvons nous rencontrer et communiquer ensemble. Or les poètes aujourd’hui ont, je ne dirai pas l’infirmité, mais la prétention souvent avouée de ne point penser, de rêver toujours. Rêver est leur unique occupation, et, selon eux, leur gloire. La poésie n’est que le songe d’un homme éveillé, et il est de ces poètes qui disent volontiers que hors du rêve il n’y a point, à proprement parler, de poésie. Le mot rêve est le mot favori et revient si souvent dans les vers qu’il est vraiment permis de le prendre en horreur. On rêve sur Dieu, sur la nature, sur l’amour, sur la politique. Si par hasard le poète fait parler dans ses vers un personnage qui soit autre que lui-même, ce qui est rare, ce héros, homme ou jeune fille, animal, plante, minéral, tout rêve également ; tous les objets appartenant aux trois règnes de la nature sont doués de cette faculté précieuse. Si l’on avait encore une poétique, le premier précepte qu’on y rencontrerait serait sans doute de laisser flotter sa pensée, parce que la grâce suprême de l’esprit est de se livrer à sa mobile légèreté comme la feuille qui se joue avec le vent. Nous sommes loin de nier que la rêverie ne puisse avoir sa grâce, qu’un certain désordre n’ait sa beauté, qu’il ne soit plus agréable de