Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/72

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guerre ; il est là avec tout son harnais, et l’on voit que, comme le Sforza son adversaire, il a vécu sur sa selle. Ici comme à Florence Donatello ose risquer toute la vérité, les détails crus qui peuvent sembler disgracieux au vulgaire, la franche imitation de l’individu réel avec ses traits propres et les traces de son métier, et nous voyons ici comme à Florence un fragment de l’humanité vivante qui, arraché tout vivant de son siècle, prolonge par son originalité et par son énergie la vie de son siècle jusqu’à nous.

Quant à l’église, elle est bien étrange : c’est un bâtiment gothique italien, compliqué de coupoles byzantines où les dômes ronds, les clochers aigus, les colonnettes surmontées d’arcades ogivales, la façade empruntée aux basiliques romaines, le balcon copié sur les palais vénitiens, confondent dans leur assemblage composite les idées de trois ou quatre siècles et de trois ou quatre pays. Là est le grand saint de la ville, saint Antoine, l’un des principaux personnages du XIIIe siècle, prédicateur mystique, et qui s’adressait aux poissons comme saint François aux oiseaux ; les poissons arrivaient en troupes et faisaient signe qu’ils comprenaient. Le sanctuaire renferme sa langue et son menton ; au plus beau temps de la dévotion jésuitique, en 1690, il a été décoré par Parodi avec le plus incroyable dévergondage de magnificence et de mignardise. Les fenêtres sont bosselées d’argent, et une profusion de figures en marbre blanc agitées et riantes, de jolis minois, d’yeux attendris, couvrent les murs de leurs grâces sentimentales. Au fond de la chapelle, une légion d’anges emportent le saint dans la gloire ; il y en a peut-être soixante, pressés, entassés comme dans un tableau, comme une potée d’amours dans un plafond de boudoir, avec des jambes fines, de petits corps polis, des visages mutins, délurés, des joues rondes à fossettes ; quelques-uns, penchés sur la croix, ont le sourire tendre et gai d’une grisette qui dort en rêvant. La chapelle entière semble une énorme console de marbre ornementée, et, pour achever l’impression, çà et là dans ce reste de l’église des vierges galantes baissent coquettement leur coiffe en jouant avec leur bambin grassouillet. Il est clair que la dévotion fade de la décadence a repris pour son usage le sanctuaire de la vieille piété naïve et étendu sur la croyance populaire son enduit et son vernis. — D’autres chapelles montrent un autre âge du même sentiment : l’une à gauche, dédiée au saint, a été bâtie et décorée par dix sculpteurs du XVIe siècle, Riccio, Sansovino, Falconetto, Aspetti, Giovanni di Milano, Tullio Lombardo, d’autres encore. La richesse d’imagination, le superbe sentiment de la vie païenne et naturelle, tout l’esprit de la renaissance s’y manifeste en traits éclatans. La façade de marbre blanc, semée de caissons en marbres de couleur, tout encadrée de marbres noirs, ressemble à un arc de triomphe