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ne vous aiment. Cela me le rend si cher ! Rien ne me console mieux que lorsqu’il me parle de vous.

« Cela me pèsera de ne pas dire ce que je fais à Pauline. Si on me questionne, je serai obligée de mentir, pour ne pas vous obliger à la même chose. Je vous supplie de ne pas me répondre, mais dites à Fernand tout ce que vous voudrez pour moi. Votre père a dit une fois à Pauline qu’il ne croirait à la durée de notre attachement que si nous restions deux ans sans nous voir et sans nous écrire le moindre mot ; il ne faut pas tromper, c’est la dernière fois que je vous écris secrètement.

« Adieu, c’est pour vous que je prie le mieux, et j’espère que Dieu m’accordera votre bonheur. Ne craignez pas de me rendre malheureuse en m’oubliant : pourvu que vous soyez heureux, je le serai aussi. A revoir. Je prévois que je ne pourrai pas cacheter, mais ne vous en offensez pas, Fernand ne le lira pas. »


ALBERT A FERNAND DE LA FERRONNAYS.

« Frère mille fois chéri,

« C’est mal, mais je crois que je t’aime encore plus que jamais. Sais-tu le bien que tu es venu me faire, à moi pauvre diable, seul et loin de tout ce que j’aime ? Ce mot chéri a été comme une goutte d’eau donnée à un malheureux mourant de la fièvre, et cependant je ne veux plus qu’elle m’écrive. Je tâche de me distraire ; mais le soir quand je rentre, je sens que je l’aime et qu’elle n’a pas changé, et je me couche en priant Dieu pour nous. Je n’ai pas encore dormi ; du reste, je ne demande plus rien. Je supporterai tout ce que le ciel voudra m’infliger. Ma part de félicité est plus que complète, et le malheur aura beau faire ; que m’importe ? j’ai vécu, et ma vie est à tout jamais embellie. Une seule chose pourrait me faire souffrir mille morts, ce serait de la savoir malheureuse. — Oh ! plutôt perdre le souvenir de ces beaux jours, les seuls beaux de ma vie !… Je lui avais écrit une longue lettre, j’en avais si besoin ; mais je l’ai déchirée. Elle me dit de ne pas lui répondre, et cela vaut mieux. Nous nous reverrons un jour, et alors il lui sera facile de voir tout ce qu’aura souffert mon cœur, qui lui appartient à jamais. Comme elle le dit, il ne faut pas tromper. Ainsi, mon bon Fernand, malgré le sacrifice, ne lui surprends plus de lettre pour moi. Tâchons d’être heureux sans cela. Si elle m’oublie, cela sera pour son plus grand bien ; alors je serai comme mort, et je ne vivrai plus que de ma belle vie passée. »


La nature se chargea bientôt de proposer une épreuve plus décisive que l’absence, la maladie. La santé d’Albert de La Ferronnays, qui était des plus délicates, était la grande objection que l’on opposait à son mariage avec Mlle d’Alopeus. Une légère imprudence vint démontrer la justesse de cette objection. Albert de La Ferronnays allait s’embarquer pour la France avec sa mère et ses deux sœurs aînées, lorsqu’à Civita-Vecchia il se sentit atteint d’un malaise qui était la conséquence d’une pluie battante à laquelle il était