Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/76

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uniforme à chacun de ses quarante-cinq hommes, les arma d’un fusil à deux coups, et leur expliqua le but de son voyage en leur déclarant qu’il ne souffrirait ni acte d’indiscipline ni pillage. Il fit inscrire leurs noms sur les registres du divan, leur délivra un livret à chacun, et leur avança cinq mois de leurs gages. Au moment du départ, il leur fit donner un excellent repas pour qu’ils fussent de bonne humeur; aussi tous lui jurèrent-ils une fidélité inviolable.

Il venait de monter sur son Diabea pour mettre à la voile, lorsqu’un percepteur vint lui réclamer une taxe personnelle pour les quatre-vingt-seize individus attachés à son service, ajoutant qu’en cas de refus ses navires seraient confisqués. Baker fit hisser le pavillon anglais et répondit que n’étant ni sujet turc, ni marchand, il ne devait pas être soumis à cette taxe, et que si quelqu’un se permettait de monter sur une de ses embarcations, il le ferait jeter par-dessus bord. L’agent du fisc se tint pour averti et s’en retourna. Il venait de s’éloigner, les rameurs étaient à leurs places prêts à faire jouer leurs avirons, lorsqu’un bateau du gouvernement qui descendait le Nil-Bleu vint se jeter sur eux, brisa toute une rangée de rames et ensabla une de leurs barques. Baker s’attendait à ce que le capitaine, un grand et fort gaillard nègre du Kordofan, lui ferait au moins des excuses. Bien au contraire, il se mit à insulter les gens de Baker, qui lui redemandaient des rames, et à les défier d’oser venir lui en prendre. Pour en finir, Baker monte sur le bateau, écarte d’une main vigoureuse les matelots qui veulent l’arrêter et empoigne le bruyant capitaine, qui s’empresse alors de reconnaître ses torts et de faire rendre des rames. Enfin la petite flottille s’ébranla au milieu des hourrahs d’une multitude assemblée sur la rive, et le 18 novembre 1862 elle entra dans les eaux du Nil-Blanc. Pendant l’espace de 2 degrés, le paysage que le Nil traverse n’est pas sans animation. Quelques collines verdoyantes apparaissent à trois ou quatre kilomètres de distance; l’on voit des femmes arabes parfaitement vêtues venir puiser de l’eau avec des vases de forme antique. Nos voyageurs longent une forêt d’acacias dans laquelle ils aperçoivent des chantiers en pleine activité. Des troupeaux de bêtes à cornes et des chameaux se rangent en ligne sur les bords du fleuve pour étancher leur soif. De distance en distance, le fleuve est bordé de mimosas, qui produisent un excellent tanin et dont le fruit fournit aux teinturiers une belle couleur brune. A partir du 13e degré de latitude nord, la scène change et s’assombrit. Une navigation fatigante, monotone, capable de donner le spleen au plus jovial, commence. Le Nil devient un interminable marais traversé par un courant d’eau blanche et sale. Une épaisse lisière de roseaux et de papyrus haute de 18 pieds les retenait comme prisonniers. Des plantes aquatiques de toutes les formes et de toutes les couleurs