Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 68.djvu/235

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ver de désagréable, et il le lui dit avec une affectation de courtoisie, avec un sourire persifleur, avec une ironie voilée, avec des réticences et des sous-entendus à exaspérer l’athée le plus endurci. Écoutez. « Que Dieu est bon ! Quel geôlier admirable qui sème tant de fleurs qu’il y en a dans le préau de notre prison ! Il y en a (le croirait-on ?) à qui la prison devient si chère qu’ils craignent d’en être délivrés ! Quelle est donc cette miséricorde admirable et consolante qui nous rend la punition si douce ? car nulle nation n’a douté que nous fassions punis. On ne sait de quoi. » — « Pourquoi nous résignons-nous à tout, excepté à ignorer les mystères de l’éternité ? À cause de l’espérance, qui est la source de toutes nos lâchetés… Et pourquoi ne pas dire : Je sens sur ma tête le poids d’une condamnation que je subis toujours, ô Seigneur ! mais, ignorant la faute et le procès, je subis ma prison. J’y tresse de la paille pour l’oublier quelquefois : là se réduisent tous les travaux humains. Je suis résigné à tous les maux, et je vous bénis à la fin de chaque jour lorsqu’il s’est passé sans malheur. Je n’espère rien de ce monde, et je vous rends grâces de m’avoir donné la puissance du travail qui fait que je puis oublier entièrement mon ignorance éternelle. » — « La terre est révoltée des injustices de la création ; elle dissimule par frayeur de l’éternité, mais elle s’indigne en secret contre le Dieu qui a créé le mal et la mort. Quand un contempteur des dieux paraît comme Ajax fils d’Oïlée, le monde l’adopte et l’aime ; tel est Satan, tels sont Oreste et don Juan. Tous ceux qui luttèrent contre le ciel injuste ont eu l’admiration et l’amour secret des hommes. » M. de Vigny aurait pu mieux choisir, ce me semble, ses exemples de contempteurs des dieux. Voilà vraiment trois belles idoles ! Je ne dis rien de Satan, c’est le plus acceptable des trois héros ; mais Oreste ! mais don Juan ! Oreste est le meurtrier de sa mère, et ce ne sont pas les dieux qui lui refusent pardon, c’est la justice des instincts de l’humanité, représentée par les antiques déesses, nées en même temps que l’homme et impitoyables dans leur vengeance, comme il a été impitoyable dans ses haines. C’est au contraire le ciel qui lui vient en aide, et tous ceux qui ont lu la tragédie d’Eschyle savent avec quelle peine Apollon relire le meurtrier des griffes des terrestres déesses. Quant à don Juan, ce n’est pas seulement un contempteur des lois divines, c’est aussi un contempteur des lois humaines, et ce titan révolté contre les injustices de la création est tout simplement le type éternel du parfait hypocrite. Encore une citation. « Dieu voit avec orgueil un jeune homme illustre sur la terre ; or ce jeune homme était très malheureux, et se tua avec une épée. Lorsque son âme parut devant Dieu, Dieu lui dit : Qu’as-tu fait, pourquoi as-tu détruit ton corps ? L’âme répon-