Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 68.djvu/236

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dit : C’est pour t’affliger et te punir, car pourquoi m’avez-vous créé malheureux ? et pourquoi avez-vous créé le mal de l’âme, le péché, et le mal du corps, la souffrance ? fallait-il vous donner plus longtemps le spectacle de mes douleurs ? »

Ce n’est pas là le langage de la simple incrédulité. Au ton d’aigreur qui règne dans ces reproches, il est aisé de voir que Dieu et Alfred de Vigny étaient en échange de mauvais procédés. Maintenant quelles étaient l’origine et la cause de la querelle ? Voilà ce que l’éditeur de ces notes aurait bien dû nous apprendre, car on se perd vraiment en conjectures pour deviner l’injustice que Dieu avait commise à l’égard du poète. Après tout, Alfred de Vigny pouvait passer pour un des privilégiés de ce mondé, où il y en a si peu. Il portait un nom noble, sinon illustre au moins honorable ; la nature lui avait donné une beauté réelle de formes et de traits ; il avait reçu en partage quelques-uns des dons poétiques les plus rares, l’élévation, l’élégance, et quiconque lira ses livres avec attention et équité avouera qu’ils révèlent une intelligence dont la portée dépasse de beaucoup celle de plus fameux que lui. Il était célèbre ; s’il n’était pas populaire, sa réputation au moins ne lui avait coûté ni une bassesse ni un remords, et elle était plus désirable que beaucoup d’autres plus bruyantes, car elle était infiniment mieux assise, et n’avait rien à redouter des caprices de la mode auxquels elle n’avait jamais rien dû. Il jouissait de l’estime générale : sa vie était entourée de considération et de respect. Grand Dieu ! nous écrierions-nous, s’il n’était pas déplacé d’invoquer, en parlant d’Alfred de Vigny, le nom de son ennemi personnel, quelle est l’infortune secrète qui peut expliquer la souffrance de cette âme noble, élevée, bien douée, aimable, aimée et digne de l’être ? Après avoir longtemps cherché sans rien trouver, je tombe sur un fragment de mémoires autobiographiques plusieurs fois commencés, et j’y lis cette phrase : « Mon père resta seul et m’éleva avec peu de fortune, malheur d’où rien ne tire quand on est honnête homme. » Serait-ce là la source de ces souffrances et de ces amertumes ? Je ne peux pas le croire. Eh ! sans doute la pauvreté est un malheur ; cependant il ne faut rien exagérer, et il est des cas où elle porte ses compensations avec elle, et le cas de M. de Vigny était un de ceux-là. Pour l’homme de talent, la pauvreté n’est un mal réel que lorsqu’elle est de telle nature qu’elle peut l’exposer aux commentaires des sots ; mais autrement ce n’est qu’un accident d’ordre vulgaire qu’il partage avec la plus grande partie du genre humain, et en vérité on ne peut pas se dire beaucoup plus malheureux d’être pauvre que d’être sujet à la maladie ou soumis à la mort. La pauvreté est une véritable bienfaitrice lorsqu’elle contraint