Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 68.djvu/241

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tristesse ! À la vérité, une foi reste debout dans cette âme, la foi à cette vertu qui fut l’âme des siècles monarchiques et qu’il a si bien définie la poésie du devoir, l’honneur ; mais l’honneur ne peut tenir lieu d’une croyance, car il n’y a de vraies croyances que celles qui donnent à l’homme un appui en dehors de lui, et il n’est qu’une décoration et une élégance de l’âme. Certes c’est une grande vertu que celle de l’honneur ; mais en être réduit à elle seule pour tout aliment de vie morale, n’est-ce pas s’exposer, pour parler comme Shakspeare, à vivre de son propre estomac ? Ne cherchons donc pas le secret des tristesses d’Alfred de Vigny ailleurs que dans son incrédulité. Elle suffit pour tout expliquer, car c’est une des plus complètes qu’il nous ait été donné de constater. Il y a eu des états d’âme plus violens, il n’y en a guère eu de plus déplorables. Il y a des ressources dans le désespoir d’un Byron, il y a de la fécondité dans la mélancolie d’un Jean-Jacques, et la misanthropie d’un Swift contient un sel fortifiant et même sain ; mais cette bouderie calme est cent fois plus mortelle pour l’âme qu’elle détrempe, car elle dépouille l’incrédulité même de la seule chose qui la fasse grande, la passion.

Ceux qui ont traversé le désert savent qu’il n’est pas de solitude ni de stérilité complètes. Toujours la vie s’y révèle par quelque bruit d’ailes, quelque bourdonnement d’insecte, quelque touffe d’herbe vivace, quelque oasis imprévue. Ainsi de ce journal : une intelligence d’élite s’y révèle par bien des pensées neuves, délicates, profondes, et ce n’est que justice à nous d’en présenter au lecteur quelques-unes, après avoir si longuement insisté sur les côtés fâcheux de cette publication posthume. Voici quelques-unes des végétations, des alfas de ce Sahara.


« La destinée enveloppe l’homme et l’emporte vers un but toujours voilé. Le vulgaire est entraîné, les grands caractères sont ceux qui luttent. Il y en a peu qui aient combattu toute leur vie ; lorsqu’ils se sont laissé emporter par le courant, les nageurs ont été noyés. Ainsi Bonaparte s’affaiblissait en Russie, il était malade et ne luttait plus, la destinée l’a submergé. Caton fut son maître jusqu’à la fin. Le fort fait ses événemens, le faible subit ceux que la destinée lui impose. Une distraction entraîne sa perte quelquefois, il faut qu’il surveille toujours sa vie. Rare qualité. »


« La conscience publique est juge de tout. Il y a une puissance dans un peuple assemblé. Un public ignorant vaut un homme de génie. Pourquoi ? Parce que le génie devine le secret de la conscience publique. »


Rien de plus exact que cette définition ; en effet, le génie, surtout le génie politique et d’action, consiste simplement, selon la