Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 68.djvu/251

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de voir à quel point, quelque génie qu’on ait, on porte toujours la ressemblance de l’époque immédiatement antérieure à celle où l’on vit. Certes elle était bien nouvelle et bien virginale, la poésie que Lamartine a révélée à la France, et pourtant on a pu faire justement remarquer que dans les premières Méditations il y avait du Parny des élégies, du Ducis des petites pièces lyriques. Le style de Chateaubriand porte non-seulement les couleurs de Jean-Jacques et de Bernardin, mais, le croirait-on? il porte les couleurs du Marmontel des Incas ou de tel autre faiseur de ces poèmes en prose de mode au XVIIIe siècle. De même pour de Vigny; il y avait en lui de l’André Chénier, il y avait aussi du Delille. On pourrait extraire de ses œuvres une collection de périphrases d’une élégance de tour à transporter d’aise l’ingénieux traducteur de Virgile. Vous venez de voir comment de Vigny s’y est pris pour désigner une chemise sans la nommer; voici comment, dans les deux vers qui suivent immédiatement notre citation, il s’y prend pour désigner une pendule :

….. Et bien du temps a fui
Depuis que sur l’émail, dans ses douze demeures,
Ils suivent ce compas qui tourne avec les heures.

Puisqu’un poète qui a condamné hautement la périphrase a pu en commettre cependant de si jolies, il faut croire que cette tournure de langage est assez naturelle à l’esprit humain dès que, cessant d’être familier, il se guindé et cherche à faire noble, et dès lors Racine est assez excusable d’avoir désigné les espions par ce vers dont de Vigny s’est lui-même si agréablement raillé dans sa préface d’Othello :

Ces mortels dont l’état gagne la vigilance.

Un fait qui prouve combien les inspirations de cette muse étaient laborieuses, c’est qu’elle semblait capable de désapprendre, d’oublier son langage poétique; on croirait presque qu’elle avait besoin d’un nouvel apprentissage, lorsqu’après une de ses longues intermittences elle voulait recommencer à le parler. « Tant que de Vigny n’a écrit qu’en vers, disait naguère un de ses amis intimes, — il n’y a que ceux-là pour prononcer sur vous de tels jugemens, — il a été incapable de s’exprimer en prose, et lorsque plus tard il a adopté la prose, il a désappris à écrire en vers. » Il doit y avoir eu quelque chose de vrai dans ce jugement d’une trop maligne amitié. Pendant les premières années de sa carrière littéraire, de Vigny s’est consacré exclusivement à la poésie pure, puis il y a brusquement renoncé pour la prose, et lorsque longtemps après il a voulu reprendre commerce avec la muse, son ancien