Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 68.djvu/253

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anime les scènes où il a fait passer sous nos yeux le procès d’Urbain Grandier et les conversations où il a exposé la politique des hommes d’église et des magistrats de l’époque. Quant à cette politique, nous craignons bien qu’il ne l’ait quelque peu calomniée ; nous avons peine à prendre pour le vrai Richelieu le monstre machiavélique qu’il recommande à notre haine, et nous hésitons à croire que le père Joseph lui-même ait été le vulgaire scélérat qu’il nous présente ; mais la piété de de Vigny pour le passé a un caractère exclusivement laïque : de notre ancienne histoire, il ne respecte que les souvenirs militaires, nobiliaires, monarchiques ; en vrai gentilhomme qu’il est, il dédaigne toge, calotte et rabat, et je crois bien qu’une bonne partie de la haine qu’il porte à Richelieu vient de ce qu’il partage l’irritation même que ressentirent ses héros lorsqu’il leur fallut endurer que l’épée fût humiliée par la crosse.

Cependant, malgré ce charme qui tient à la piété historique d’Alfred de Vigny, le roman de Cinq-Mars ne se lit pas toujours sans fatigue. C’est que ce livre pèche contre une des lois les plus évidentes du genre auquel il appartient. On a dit que le roman historique était un genre bâtard : il n’en est rien à notre avis, et l’exemple de Walter Scott l’a bien prouvé ; mais ce genre a ses lois, bien que l’esthétique ne les ait pas encore formulées, et une de ces lois qui s’impose le plus naturellement au bon sens de l’imagination, — car l’imagination a aussi son bon sens, — est évidemment celle-ci : le roman historique, s’il ne veut pas faire à l’histoire une concurrence ridicule et dans laquelle il est assuré d’être battu, doit s’attacher à reproduire l’esprit général des époques qu’il peint plutôt qu’à mettre en scène les grands personnages qui ont exercé une influence sur ces époques. Les héros de tels romans doivent donc être autant que possible des personnages sans autre nom que celui qu’il plaît à la fantaisie du poète de leur donner, des personnages tirés de sa seule imagination après une étude attentive des types généraux de l’époque. Les hommes célèbres ou ayant exercé une influence considérable ne doivent y figurer qu’à titre de personnages accessoires, de grandes utilités, s’il est permis d’ainsi parler, tout simplement pour marquer une date et pour bien avertir le lecteur qu’il n’y a de fabuleux que des noms dans ce qui vient de l’enchanter. Ainsi a fait Walter Scott avec le bon sens du génie dans ses romans écossais et dans ses romans du moyen âge. Or Cinq-Mars offense cette loi du bon sens de la manière la plus flagrante. Il n’y a pas un héros du livre qui ne soit un personnage déjà connu du lecteur, et dont son imagination ne se soit tracé un portrait qui est destiné inévitablement à nuire à celui du poète. Louis XIII, Anne d’Autriche, Marie de Mantoue, Cinq-Mars, de Thou,