Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 68.djvu/445

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


vagabonds qui étaient venus se mêler et vivre avec les Cambodgiens. Ceux-ci, qui redoutaient beaucoup la dynastie d’Annam, n’osèrent pas s’opposer à cette sorte de colonisation et d’occupation des territoires qui leur appartenaient. » L’occasion qu’attendaient les Annamites ne tarda pas à s’offrir. Une bande d’émigrans chinois, refusant de se soumettre à la dynastie tartare des Tsing, se présenta devant Touranne, et offrit, moyennant la concession de quelques terres, de se soumettre au gouvernement de Hué. Celui-ci n’imagina rien de mieux que de les lancer sur la Basse-Cochinchine, à condition qu’on l’aiderait à conquérir les trois provinces, aujourd’hui françaises, de Bienhoa, Saigon et Mytho. « L’empereur d’Annam, dit naïvement l’historien, réalisait d’un seul coup trois excellentes opérations : la conquête d’une partie du Cambodge, l’expulsion des habitans, et enfin il se débarrassait de ces inquiétans Chinois. Les coutumes et les habitudes du grand empire de Chine s’établirent ainsi en Basse-Cochinchine avec autant d’élégance que dans la Chine même. » La conquête, préparée à l’avance par l’émigration annamite, ne rencontra pas de résistance. La population cambodgienne s’enfuit ou se soumit, et les Chinois mélangés aux Annamites se reconnurent sujets de l’empire d’Annam.

Cette première période de l’établissement de maîtres étrangers dans la Basse-Cochinchine reproduit exactement la marche qu’a suivie depuis la conquête française. Comme la France en 1862, l’Annam au XVIIe siècle occupe les trois provinces de l’est, et s’arrête à la rive gauche de l’embouchure la plus orientale du Mékong. Comme la France, il renonce d’abord à étendre sa conquête au-delà du grand fleuve, et voue tous ses soins à réorganiser les contrées dont il vient de s’emparer.

Peu confiant dans la soumission des Chinois ses nouveaux sujets et dans l’obéissance des restes de la population cambodgienne, il s’empresse de former une administration nouvelle, dont le personnel est tout entier recruté parmi les mandarins de Hué. Ceux-ci apportent naturellement avec eux les institutions de l’ancien Annam et les imposent à ce peuple nouveau, formé d’un mélange de trois peuples. Nous laissons ici la parole au mandarin Trang. « Il fut ordonné de réunir des gens du peuple, surtout parmi les vagabonds, dans les anciennes provinces annamites dépendant de Hué [1], et de les transporter comme colons dans les nouvelles provinces. Les terres labourables furent exactement cadastrées. L’assiette de l’im-

  1. Il ne faut pas oublier qu’à cette époque les gouverneurs de Hué, les ancêtres de la dynastie de Nguyen, qui règne aujourd’hui sur l’Annam, s’étaient à peu près rendus indépendans des rois légitimes résidant au Tonkin, et gouvernaient à leur guise la Haute-Cochinchine et Hué.