Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 68.djvu/452

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affaires intérieures. Concilier ainsi ses propres intérêts avec ceux des peuples voisins, chercher à leur rendre la civilisation et la prospérité, c’est là certes une entreprise digne de la France; toutefois elle constitue une tâche ardue et délicate, qu’il serait imprudent de compliquer hors de propos. Aussi, en songeant aux embarras qui en résultent, aux soins et à la vigilance qu’elle réclame, on se demande si, malgré quelques inconvéniens qui subsistent encore, il est bien urgent de s’occuper en ce moment d’accroître les possessions françaises. D’ailleurs, sans même parler de tout ce qui est à faire au Cambodge, peut-on se flatter de voir la domination de la France assez solidement établie dans les provinces qui lui appartiennent directement, la population conquise assez pliée à ses nouvelles institutions, pour qu’il n’y ait plus qu’à transporter sans tâtonnement et sans hésitation sur de nouveaux territoires un système pleinement en vigueur, et dont les résultats soient suffisamment appréciés? Il n’existe, il est vrai, entre la population indigène et ses nouveaux maîtres aucune cause de profonde antipathie. On ne rencontre pas en Cochinchine le fanatisme religieux que les Anglais ont si fort à ménager dans les Indes. Les persécutions édictées autrefois contre les missionnaires n’eurent pas pour but le désir de satisfaire aux colères et aux vengeances populaires; elles résultaient de craintes politiques inspirées au gouvernement, qui tenait à empêcher tout rapport avec les Européens. Jadis même la foi religieuse n’a pas mis obstacle à ce que les chrétiens obtinssent dans l’état des situations importantes. On n’ignore pas qu’à la fin du siècle dernier un évêque catholique, Mgr Pigneau de Béhaine, fut l’un des principaux conseillers du roi Gya-long et contribua très efïïcacement à l’établissement de la dynastie actuelle. Son tombeau est resté vénéré du peuple de Saigon aussi bien que celui d’un autre de nos compatriotes, le matelot breton Manuel, qui se fit tuer au service des rois d’Annam. La France n’a pas davantage à lutter contre la haine d’une caste aristocratique et privilégiée, jalouse de maintenir un ordre de choses auquel son existence resterait attachée. Les mandarins se sont sans doute montrés fort hostiles à la conquête française; mais leur influence, qui est purement personnelle, n’a pas de profondes racines dans le pays, où elle ne s’appuie ni sur des privilèges ni sur la fortune. C’est un des principes suivis par le gouvernement annamite, en Cochinchine comme ailleurs, d’interdire à ses fonctionnaires toute acquisition de propriété dans la province où ils exercent leurs fonctions et de leur défendre même d’y contracter mariage.

Nous n’avons donc pas été contraints de changer les institutions civiles qui existaient avant nous en Cochinchine. L’ancien code an-