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lugubre, a fait de la destinée d’un homme l’image de tout un peuple ! Tel est l’intérêt que présentent à l’observateur impartial la vie et la mort du comte Stéphan Széchenyi.

De nombreux travaux ont été publiés depuis quelques années sur le comte Széchenyi : un écrivain célèbre, M. le baron Sigismond Kemény, a rassemblé les principaux traits de sa physionomie, tandis que des témoins dignes de foi racontaient les longues épreuves qui précédèrent sa mort. Parmi ceux-ci, il faut citer au premier rang M. Aurèle de Kecskeméthy. Il y a deux périodes distinctes dans la carrière politique du noble comte, d’abord vingt-trois années de labeurs et de combats (1825-1848), et puis, après que sa raison eut paru se voiler, douze années de souffrances au fond d’une maison de fous (1848-1860). C’est sur cette dernière période que M. Aurèle de Kecskeméthy fournit à l’histoire les renseignemens les plus précieux. Le moment est donc venu de dessiner ce portrait en toute sécurité. Quelque chose manquait à l’ensemble de cette noble vie tant qu’on pouvait croire à la folie complète du comte Széchenyi, à une folie qui l’aurait absolument séparé du monde. Aujourd’hui enfin la vérité se dégage, profitons des documens qui nous arrivent [1]. Le réformateur des Magyars est devant nous tout entier ; sa vie explique sa mort, sa mort est le couronnement tragique de sa vie. Il y a là deux tableaux à placer en face l’un de l’autre. Je veux donner le premier dans les pages qu’on va lire ; avant de suivre l’illustre victime à l’hospice de Döbling, il faut voir grandir le comte Stéphan sur le théâtre de ses travaux et de sa gloire.


I

Le comte Széchenyi appartenait à une famille qui s’était illustrée depuis des siècles au service de la nation magyare. Aussi attachés à l’Autriche que dévoués à la Hongrie, les Széchenyi avaient dû en mainte circonstance déployer les plus rares qualités d’esprit et de cœur pour demeurer fidèles à ces deux sentimens. Que de fois le patriote s’était trouvé en désaccord avec le sujet loyal ! La diplomatie n’était pas moins nécessaire que le courage à des hommes que réclamaient en même temps des exigences contraires. De là, chez ces nobles personnages, un mélange singulier de prudence et de fermeté, de circonspection et d’héroïsme moral. Quand on n’est ni assez fort pour établir son indépendance absolue ni assez

  1. Graf Stéphan Széchenyi’s staatsmännische Laufbahn, seine letzten Lebensjahre in der Döblinger Irrenanstalt und sein Tod, Von Aurel von Kecskeméthy ; 1 vol. in-8°. Pesth 1866.