Page:Revue des Deux Mondes - 1868 - tome 73.djvu/271

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En vérité, M. Legouvé célèbre d’une manière bien étrange l’amour maternel. Eh oui! la mère peut se jeter au-devant des lions pour défendre l’enfant qu’elle allaite : elle peut, pour le vêtir, s’humilier, mendier, voler même, et, si la loi la condamne, la nature l’absout; mais, lorsque le nourrisson a vingt-cinq ans, qu’il porte moustache, qu’il est officier de cavalerie et décoré, il convient de le laisser se dépêtrer lui-même, et, pour peu qu’on soit une femme de sens, on ne se mêle pas de ses fredaines, on n’intervient du moins qu’à la dernière extrémité, surtout on ne va pas compromettre avec légèreté en de telles affaires l’honneur d’une jeune fille. M. Legouvé ne s’est pas aperçu que dans sa comédie la mère est une femme odieuse et le fils un niais.

Quant à miss Suzanne, la fée qui opère toutes ces merveilles, qui instruit les petites filles, désennuie les grandes dames, arrache les jeunes officiers à l’enchantement des Circés de l’Opéra, déshabitue les vieux colonels en retraite de ronfler après dîner, et qui doit cette vertu miraculeuse au seul avantage d’avoir été élevée en Amérique à l’américaine, c’est une remarquable personne. Non contente de courir bravement le cachet, elle, accepte les emplois les plus divers. Mme Tavernier lui donne mille francs pour l’accompagner à la campagne, afin de retenir au logis le colonel Tavernier, dameret sexagénaire, auquel il faut toujours une Dulcinée à qui glisser ses billets doux et lire ses acrostiches; elle accepte cette fonction. La comtesse de Brignole veut qu’elle use de son ascendant sur son fils pour obtenir qu’il cesse d’aller rue de Ponthieu; elle s’en charge encore, sans demander, ni deviner, ni soupçonner ce que c’est que la rue de Ponthieu. Lorsqu’elle se sait aimée de M. de Brignole et qu’elle le voit multiplier à tout propos ses visites, il ne lui vient pas à l’idée de douter que ce ne soit pour le bon motif et qu’il ne l’épouse au premier jour; rien n’égale sa surprise lorsqu’il lui déclare n’avoir eu jusqu’ici que l’intention de faire d’elle sa maîtresse, rien, si ce n’est le dévouement empressé qu’elle met, pour rassurer Mme de Brignole, à offrir sa main à un élève de son père, un futur grand artiste, auquel jusqu’à cette heure elle n’avait jamais pensé. Tant d’innocence effraie, même dans une jeune Américaine. Elle ne s’est donc pas aperçue qu’elle avait traversé l’Atlantique, qu’elle était à Paris et non plus à New-York, qu’au lieu d’habiter un pays où les jeunes filles vivent libres sous la protection de la probité démocratique, elle était dans la capitale de la galanterie en permanence? Miss Suzanne a une confiance en elle-même qui est charmante sans doute, mais que son père, M. Villeneuve, qui fait de si belles cheminées et refuse de les vendre aux filles entretenues, ferait sagement de tempérer par quelques conseils. Il n’y songe que lorsqu’il voit sa réputation déjà compromise.

On attend inutilement pendant quatre longs actes une scène dramatique, un mot parti du cœur, une situation touchante qui rompe l’uniformité de cette comédie doctrinale; mais il ne suffit pas, pour produire