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une émotion vraie, de faire grincer perpétuellement le crin-crin des bons sentimens. M. E. Legouvé a tenté d’égayer sa comédie à l’aide de quelques personnages accessoires; tout ce qu’on peut dire, c’est qu’il est bien heureux d’avoir eu sous la main un acteur comme Arnal pour tirer parti, en y ajoutant sa bonhomie et sa malice, de la figure bien usée du vieux colonel galantin et sabreur, d’avoir rencontré une actrice intelligente et dévouée, Mlle Chaumont, pour faire valoir avec beaucoup de bonne grâce un rôle ingrat et des plaisanteries qui roulent exclusivement sur la laideur de sa figure. Encore avec ces auxiliaires parvient-il rarement à dérider un public qui, devant cette série de scènes mal agencées et ces personnages dont la conduite est maladroite ou peu honnête, s’ennuie sans mot dire, par respect pour des idées généreuses contre lesquelles il maugrée au fond de son cœur.

M. Léon Laya, l’auteur de la nouvelle comédie qu’on vient de représenter au Théâtre-Français, n’est pas de, ceux dont les préoccupations philosophiques risquent d’égarer le talent, ou dont on ait lieu de redouter les hardiesses en aucun genre. Madame Desroches est l’histoire pathétique d’une jeune fille qu’on veut marier contre son gré. On dira que la situation n’est pas nouvelle, qu’elle a défrayé pour les trois quarts, avant et après Molière, les imbroglios de la vieille comédie française. On la considérait alors exclusivement sous son aspect comique; nous y cherchons de préférence aujourd’hui ce qu’elle a de sérieux et de poignant; peut-être n’avons-nous pas tort. La société actuelle, déjà trop entraînée sur la pente de l’intérêt, y glisserait tout à fait, et le mariage achèverait de devenir un pur calcul, au grand péril de la famille, si la passion n’élevait encore de temps en temps ses protestations. C’est d’ailleurs une situation vraiment douloureuse que celle d’une jeune fille obligée de résister par la seule noblesse de ses sentimens à l’odieux trafic que des parens avides veulent faire de sa jeunesse en la livrant à un inconnu riche et titré, qu’elle ne connaît point et dont ils auraient eux-mêmes toute raison de se défier. Cette lutte est plus émouvante encore lorsque les vues intéressées auxquelles on la sacrifie se compliquent de la haine maternelle, lorsque, froissée dans ce que sa nature recèle d’instincts élevés et délicats, réduite à comprimer tous ses élans, trahie par ses défenseurs naturels, son père et son frère, de toutes parts en butte à l’indifférence ou aux dédains, sans un seul cœur où verser ses larmes, elle est obligée de confier au papier les tendresses méconnues de son âme et les richesses d’une intelligence mûrie par de précoces douleurs.

Telle est la donnée de M. Léon Laya ; mais nous devons avouer qu’en reprenant sous ce nouvel aspect un ancien thème il n’en a pas fait sortir des développemens fort heureux. Il a épuisé, pour en tirer quatre actes, tout ce que la rhétorique du théâtre lui fournissait de ressources banales, contrastes prévus, épisodes parasites, figures qui passent et qu’on ne revoit plus, interminables épanchemens que les personnages