Page:Revue des Deux Mondes - 1868 - tome 75.djvu/256

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couches plissées et contournées comme le serait un assemblage de feuilles de papier placées horizontalement sur une table, puis poussées latéralement par une main contre un obstacle immobile. Ces feuilles formeront des voûtes ou arceaux successifs. Les clés de ces voûtes ont disparu sur la crête des Voirons, tandis que les parties verticales sont restées. Telle est l’hypothèse qui rend le mieux compte de la structure de cette montagne; mais quelle est la force, quels sont les agens qui ont rasé ces voûtes en épargnant les pieds-droits? A cette question, la science répond en invoquant des pressions latérales dues au surgissement des Alpes, qui se sont fait place en sortant des profondeurs du sol, et ont refoulé les terrains déposés avant leur apparition; le temps, représenté par des millions d’années, a fait le reste.

Le groupe limité par le lac d’Annecy et le cours de l’Arve, compris entre Cluse et Bonneville, est l’un des plus intéressans et des plus instructifs de la Savoie; il se compose de trois chaînons principaux courbés en arc de cercle, mais parallèles entre eux et connus sous le nom de chaîne des Aravis, du Vergy et du Brezon. La ville de Thones est placée à peu près au centre de ce district montagneux. La structure de ces chaînes offre une analogie remarquable avec celle du Jura. Les chaînes sont des voûtes entières ou rompues, et laissent voir dans l’intérieur de la rupture deux ou trois terrains superposés entre eux : elles sont coupées par des cluses ou défilés étroits traversés par trois cours d’eau principaux : la Borne, la Filière et le Fier. Tous les voyageurs qui se rendent de Genève à Chamonix sont frappés à la vue des grands escarpemens qui se dressent sur la rive gauche de l’Arve, en face de Bonneville : ce sont les bases du mont Brezon, qui forme l’extrémité de la première des chaînes parallèles dont nous avons parlé. Près du sommet de la montagne, à 1,665 mètres au-dessus de la mer et à 1,215 mètres au-dessus de l’Arve, M. Favre a trouvé deux blocs erratiques de protogine du Mont-Blanc; ces blocs prouvent qu’à l’époque de sa plus grande puissance le glacier de l’Arve s’élevait à cette hauteur. Cette donnée est confirmée par l’existence, de l’autre côté de la vallée, sur le Môle, d’un bloc semblable, à l’altitude de 1,527 mètres et par conséquent à 1,077 mètres au-dessus de l’Arve.

Les différens terrains que le géologue peut observer dans ces chaînes sont le terrain néocomien et surtout les étages urgonien et aptien, le gault ou grès vert, la craie, signalée pour la première fois près de Thones par sir Roderick Murchison en 1848, enfin le terrain nummulitique et sa partie supérieure que les géologues suisses désignent sous le nom de macigno alpin. On y remarque plusieurs exemples de ces renversemens dans lesquels un terrain plus moderne se trouve placé au-dessous d’un terrain plus ancien, phénomène assez commun sur la lisière des Alpes et causé, nous l’avons dit, par les pressions latérales que celles-ci ont dû exercer autour d’elles. Ainsi au col du Grand-Bornand le calcaire nummulitique est recouvert par des couches liasiques noires très plissées; or l’étage nummulitique fait partie des terrains tertiaires, tandis que le lias est à la base des terrains secondaires. La Dent du Midi, au-dessus