Page:Revue des Deux Mondes - 1868 - tome 76.djvu/210

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et déjà sa sœur croyait voir luire autour de son front l’auréole du grand écrivain, quand un beau jour on lui renvoya son manuscrit avec un refus sans miséricorde. Prescott endura l’affront avec une certaine philosophie, mais la douce Elisabeth en fut indignée.

Repoussé de ce côté, Prescott tenta de se frayer sa voie par un autre chemin. Il fonda en collaboration avec quelques jeunes amis, sous le nom de Revue du Club, un recueil périodique destiné à paraître à des intervalles irréguliers. Le premier numéro vit le jour en février 1820; mais, hélas! cette publication, ainsi que lui-même le racontait plaisamment, « tombant au milieu d’un monde affairé et qui avait autre chose en tête, » s’arrêta au quatrième numéro, faute d’abonnés, faute peut-être aussi de coopérateurs. Prescott n’avait cependant rien à se reprocher. Il avait fourni à la revue trois articles, dont deux nouvelles, l’une dans le genre sentimental, l’autre dans le genre historique. Ces nouvelles, qui n’ont pas été réimprimées dans la collection complète de ses œuvres, sont, à ce qu’il paraît, au-dessous de ce qu’on aurait le droit d’attendre, tant le don de représenter avec de vives couleurs des faits réels et le don d’inventer, de composer avec art des faits vraisemblables, tant l’imagination historique et l’imagination romanesque sont des dons de l’esprit distincts, souvent même incompatibles.

Ces légères mésaventures jetèrent Prescott dans un découragement passager. Il avait vingt-quatre ans, et le mauvais état de sa vue lui faisait perdre peu à peu l’espérance qu’il avait conservé jusque-là de pouvoir, comme son père, faire fortune au barreau. Il se serait assez volontiers résigné, si sa famille, dans l’idée fixe de lui trouver une carrière, n’avait nourri à son endroit toute sorte de projets, et n’eût tenté de lui imposer les occupations les plus contraires à ses goûts. Peu s’en fallut que le futur historien de Fernand Cortez ne fût contraint de tenir boutique. Il échappa à ce péril grâce à l’heureuse rencontre qu’il fit dans la société de Boston, où il avait commencé à reparaître, d’une jeune fille nommée Suzan Amory, héritière d’un riche commerçant mort depuis quelques années. Il tomba amoureux de cette gracieuse personne, et leur mariage fut conclu quelques mois plus tard. Cette union apportait à Prescott l’indépendance. Disons tout de suite qu’elle lui apporta mieux encore, et que Suzan Amory fut pour lui jusqu’au dernier jour de sa vie une compagne tendrement chérie. Pour le moment, les parens de Prescott, voyant son sort assuré, le laissèrent libre de suivre son inclination, et il prit la résolution de se faire homme de lettres.

Dans la laborieuse Amérique, il faut que tout le monde soit sérieusement quelque chose. Si vous ne voulez pas être commerçant.