Page:Revue des Deux Mondes - 1868 - tome 78.djvu/196

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avait à effacer le désastre de La Hogue et à reconquérir cette prépondérance maritime qu’elle avait été si longtemps à obtenir et que depuis quelques années la faiblesse de son gouvernement, l’épuisement de ses ressources et des revers partiels lui avaient ravie. Héritière de cette suprématie, l’Angleterre n’avait qu’à la faire constater par un nouveau triomphe aux yeux de l’Europe. Enfin, si la Hollande n’était plus que l’alliée soumise de son ancienne rivale, elle allait risquer bravement ses derniers capitaines et ses derniers vaisseaux. L’attente était immense dans les deux flottes. L’on sentait d’ailleurs que cette grande lutte serait la dernière, car les intérêts continentaux qui se débattaient en Europe et l’épuisement général des finances qui en était la suite ne permettraient pas de longtemps à la puissance vaincue de reparaître dans la lice avec de pareilles forces. Il semblait enfin, par un singulier hasard, que les plus illustres capitaines des trois nations se fussent donné rendez-vous sur ce champ de bataille qui ne pouvait être disputé par de plus nobles rivaux.

La flotte française présentait un effectif de 49 vaisseaux de ligne portant 3,543 canons et 24,155 hommes, de 8 frégates portant 149 canons et 1,025 hommes, 9 brûlots, 2 transports et enfin 24 galères, dont 5 espagnoles. Elle était divisée en trois escadres. Au centre, sur le vaisseau amiral le Foudroyant, de 104 canons, était le comte de Toulouse. Alors âgé de trente ans, ce fils naturel de Louis XIV et de Mme de Montespan était le premier prince du sang qui, destiné à cette périlleuse carrière du marin, s’y fût livré avec franchise et avec goût, espérant dans cette position exceptionnelle trouver un peu de l’initiative et de la liberté qui manquaient complètement à la cour compassée du grand roi. Cependant, malgré sa prédilection pour la marine, ce qu’il pouvait faire pour elle était peu de chose. Louis XIV en effet n’aima jamais ses enfans, auxquels il supposait une arrière-pensée d’ambition, et, jaloux de leurs succès, il les retint constamment dans la dépendance ou dans l’inaction. La haine et l’envie de Jérôme de Pontchartrain étaient ainsi admirablement servies par ce sentiment instinctif du roi, qui traita toujours de folies les tendances généreuses du prince et de sagesse les criminelles hésitations du ministre. Cependant le caractère du comte de Toulouse, moins froid et moins flegmatique que comprimé et retenu par les habitudes de son éducation, se développa au milieu de cette sympathique race de marins que la grandeur charme et séduit quand la grandeur fait au-devant d’elle les premiers pas. L’escadre l’aimait généralement. Il était d’un courage tranquille, et envisageait froidement le danger. Peut-être aurait-il été plus audacieux, si une plus longue pratique de son métier lui