Page:Revue des Deux Mondes - 1869 - tome 79.djvu/1042

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trouvé : c’est la raison d’état ! Est-ce que les petites cours de Hietzing et de Prague ne sont pas depuis deux ans des foyers d’intrigues contre la Prusse ? Est-ce que le roi George ne prononce pas des discours où il parle de la restauration guelfe, que la Providence doit infailliblement accomplir ? Est-ce qu’il n’a pas eu une légion hanovrienne qui s’est promenée de l’Autriche en Suisse, de la Suisse en France, où elle est maintenant disséminée ? Et l’électeur de Hesse, celui-là aussi conspire dangereusement. Il reçoit des tapis brodés par les dames de Cassel, et il a une chancellerie qui expédie des mémoires aux gouvernemens étrangers pour défendre ses droits en invoquant Grotius, Vattel, Bluntschli et Heffter ! Une fois sur ce chemin, M. de Bismarck s’y est lancé avec sa crânerie ordinaire, éclaboussant un peu tout le monde, l’Autriche assez directement, la France d’une façon moins directe, quoique assez transparente encore, les particularistes, les républicains de Wurtemberg, les juristes, qui lui présentaient « l’objection judiciaire. » Armé de la raison de salut public, M. de Bismarck, comme il le dit, n’était pas homme à se laisser prendre « dans les mailles d’une simple objection juridique. » Il est même peut-être allé plus loin qu’il ne voulait, cédant à une irritabilité qu’il tient, dit-on, de ses dernières souffrances nerveuses, et aussi à l’impatience d’un politique qui, avec tout son ascendant, avec toute sa force, se sent néanmoins mal à l’aise au milieu de l’œuvre immense dont il a pris la redoutable responsabilité. Dans sa parole pittoresque et hautaine, il y a une irritation qui a de la peine à se contenir.

Le fait est que ces deux discours que M. de Bismarck a prononcés coup sur coup à l’appui de ses mesures de séquestre sont étranges, et on ne peut que s’émerveiller de l’art subtil et passionné avec lequel le premier ministre prussien lie ce qu’il appelle les « menées guelfes, » les démarches des princes dépossédés, à tout le mouvement européen. C’est évidemment par ces princes qu’ont été propagés tous les malentendus, tous les doutes sur l’innocence et les intentions pacifiques de la Prusse ! C’est par eux qu’a été entretenue et envenimée cette situation de l’Europe, un moment si violente, et qui n’a été détendue que par le changement de ministère à Bucharest. On a ici l’explication du mot que prononçait M. de Bismarck il y a deux mois. Seulement c’est une autre énigme : si, comme nous le disions, M. Bratiano allait en avant sans regarder derrière lui, ce n’était pas sans doute pour complaire au roi de Hanovre et à l’électeur de Hesse, c’est qu’il se croyait autorisé par d’autres appuis, par d’autres relations mystérieuses, de sorte que, dans les confusions probablement calculées de sa logique, le tout-puissant ministre du roi Guillaume en laisse deviner plus qu’il n’en dit ; mais ce qu’il y a de plus frappant en vérité dans les discours de M. de Bismarck, c’est l’emportement plein de mépris avec lequel il met la raison d’état et la force au-dessus de tout droit, c’est l’âpreté avec laquelle il se jette sur ces malheureux princes