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nous voulons parler de l’obstination avec laquelle il a nié l’existence de coquilles marines dans les terres actuellement éloignées de la mer.

Les fossiles marins étaient un des principaux articles des systèmes de Woodward, de Whiston, de Telliamed, de Buffon ; ils arguaient tous de la présence de ces débris au milieu des continens et sur le sommet même des montagnes pour affirmer que la terre avait été autrefois couverte par les eaux[1]. En effet, il ne s’agissait pas seulement de quelques échantillons isolés, de quelques corps particuliers trouvés çà et là ; c’était une multitude innombrable de coquilles et d’autres productions marines qu’on rencontrait par amas immenses, par bancs de 100 et 200 lieues de longueur. Bernard Palissy, vers la fin du XVIe siècle, avait le premier osé dire que ces amas fossiles étaient de véritables coquilles déposées par la mer dans les lieux mêmes où on les rencontrait ; il avait développé ses idées dans des conférences publiques faites au sujet des pétrifications, si abondantes dans les terrains de Paris ; mais ses enseignemens étaient restés stériles, et sa voix n’avait pas eu d’écho. Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, la question fut reprise en Italie par plusieurs géologues, tels que Fabio Colonna, Scilla et surtout Stenon. Stenon était un Danois qui était venu professer l’anatomie à Padoue. Ses connaissances exactes en histoire naturelle lui permirent de ne pas se borner aux coquilles et de comparer aux animaux vivans certaines parties des animaux anciens. Ainsi certains corps en forme de fer de lance étaient considérés par le peuple comme des langues de serpent converties en pierres, et les savans les avaient désignés pour cette raison sous le nom de glossopètres ; on les classait parmi les pierres figurées, formées, comme des jeux de la nature, par des forces mystérieuses. Stenon annonça et prouva que ce n’était autre chose que des dents d’une espèce de squale analogue à celle qui habite encore nos mers. Quant aux coquilles, il montra qu’elles existent dans les divers terrains à différens degrés d’altération, les unes n’ayant d’autre caractère de fossilisation que l’absence de matière animale, tandis qu’à l’autre extrémité de l’échelle on en trouve qui sont pétrifiées dans le sens propre du mot, c’est-à-dire que, tout en conservant leur forme, elles n’ont plus rien de leur nature primitive. La théorie des fossiles marins se dessinait donc très nettement

  1. L’antiquité elle-même avait connu les coquilles fossiles et en avait tiré la même conséquence. Ovide dit en termes précis :

    Vidi egomet quod erat quondam solidissima tellus
    Esse fretu, vidi factas ex æquore terras,
    Et procul a pelago conchœ jacuere marinœ.