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HISTOIRE DES SCIENCES

Lapon et un Samoyède soient de la race des anciens habitans des bords de l’Euphrate, pas plus que leurs rennes ne descendent des cerfs de la forêt de Senlis. « Il n’a pas certainement été plus difficile à la nature de faire des Lapons et des rennes que des nègres et des éléphans. » Ce qui donne une certaine valeur à l’opinion de Voltaire, c’est qu’il est instruit assez exactement des caractères de races : ainsi il connaît bien par les relations de ses correspondans la race autochthone d’Amérique, dont beaucoup de naturalistes contestaient l’existence ; il sait que cette race existe depuis le Canada jusqu’en Patagonie, qu’elle se distingue par sa peau rouge, par la rareté de la barbe et des poils. Par d’autres récits, il connaît les albinos, ces petits nègres blancs, aux yeux de lapin, qui ont une soie fine et incolore sur la tête, et qui ne ressemblent à leurs compatriotes que par leur nez épaté. Il refuse de voir là avec Buffon une variété de la race nègre, et il persiste à en faire une espèce particulière. C’est ainsi qu’il a plu « à la Providence de faire des hommes à membrane noire, de mettre des têtes à laine dans des climats tempérés, de placer des blancs sous l’équateur, de bronzer les corps aux Grandes-Indes et au Brésil, de donner aux Chinois d’autres figures qu’à nous, de mettre des Lapons tout auprès des Suédois… Il eût été bien triste qu’il y eût tant d’espèces de singes et une seule d’hommes. »

Au surplus, nous ne pouvons pas demander à Voltaire des connaissances bien étendues sur une matière dont les premiers principes sont à peine posés aujourd’hui ; nous en dirons autant de ce qui touche à la physiologie cérébrale et à la théorie du système nerveux. La distinction des nerfs moteurs et des nerfs sensitifs n’était point encore établie ; à plus forte raison ne savait-on rien de précis sur les fonctions des centres nerveux. Cependant la plupart des médecins se préoccupaient du rôle des nerfs et indiquaient de plus en plus nettement qu’il y fallait chercher des lumières sur l’action réciproque du physique et du moral. Voltaire n’était pas homme à se laisser entraîner par des hypothèses alors si mal justifiées ; il s’en tenait prudemment à ce qu’il avait dit avec Locke sur la matière et la pensée, et il ne voyait pas d’élémens pour entrer plus avant dans la question. Il s’élève donc contre ces physiologistes dont les uns font des nerfs un canal par lequel passe un fluide invisible, les autres un violon dont les cordes sont pincées par un archet qu’on ne voit pas davantage. C’est ainsi que peu de temps avant sa mort, — et ce trait terminera notre étude, — nous le trouvons prenant la plume contre un adversaire dont le nom devait retentir ailleurs que sur le terrain de la science ; il s’attaque à Marat, le futur montagnard, le futur ami du peuple. Marat, alors médecin du comte d’Artois, avait