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deux sociétés antagonistes, y prenaient part avec l’ardeur de leurs habitudes guerrières et la cruauté de leur caractère sauvage.

Il était impossible de mettre fin à cette regrettable rivalité par des voies légales, parce que le monopole que la compagnie primitive avait obtenu était contestable, comme ayant été octroyé par le roi d’Angleterre sans que le parlement l’eût confirmé. La charte primitive de la compagnie de la baie d’Hudson, très vaguement définie, se prêtait d’ailleurs à des interprétations diverses. Jamais les limites de cette concession n’avaient été clairement indiquées, ce qui se conçoit, puisque le don fait par la couronne au prince Rupert comprenait une vaste surface encore inexplorée. Enfin les deux sociétés fusionnèrent pour éviter une plus longue compétition qui les ruinait l’une et l’autre. Elles se présentèrent en cet état devant le parlement britannique, qui leur confirma la possession en toute propriété des districts arrosés par les fleuves tributaires de la baie d’Hudson, et leur accorda en même temps la jouissance temporaire, pour vingt et un ans, des territoires situés entre la crête des Montagnes-Rocheuses et l’Océan-Pacifique. Lors d’un renouvellement de cette concession en 1848, le parlement y ajouta l’île de Vancouver sous la condition que la compagnie en faciliterait l’accès aux immigrans. Les navigateurs qui avaient visité les côtes du Pacifique s’accordaient à dire que cette île était riche en productions naturelles, et qu’elle ne manquait pas de terres propres à l’agriculture ou à l’élève du bétail ; mais on la disait aussi infestée de bêtes sauvages, habitée par des tribus hostiles, et elle était trop éloignée de l’Europe pour que les colons s’y rendissent de leur gré. La compagnie s’engageait à leur déblayer le terrain et à les attirer par de justes compensations.

On eut alors le singulier spectacle d’une société financière maîtresse d’un territoire bien autrement grand que ne l’est aujourd’hui même celui de la confédération américaine. Bornées au sud par le 49e degré de latitude en vertu d’un traité avec les États-Unis, s’étendant au nord sans limite reconnue vers les solitudes glacées du pôle, les possessions de la compagnie de la baie d’Hudson embrassaient de l’est à l’ouest 60 degrés de longitude. En sa qualité d’entreprise commerciale, elle ne se croyait pas étroitement tenue de ne pas sortir de ses frontières politiques ; aussi avait-elle des comptoirs dans l’Amérique russe et au Labrador, des fermes et des troupeaux sur les bords du fleuve de Colombie et dans les terrains vagues de l’Orégon. Au reste, elle gouvernait d’une main paternelle ; les Indiens de ses domaines étaient heureux ; ses trappeurs ou chasseurs de fourrures menaient au milieu des grands bois une existence pleine de séductions, paraît-il ; plus d’une fois ils sont devenus, on