Page:Revue des Deux Mondes - 1869 - tome 84.djvu/87

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rares dans l’histoire ; mais ces républiques sont des villes ou de petits états confédérés. Ce qui est absolument sans exemple, c’est une république centralisée de 30 millions d’âmes. Livrée pendant quatre ou cinq ans aux vacillations de l’homme ivre, comme un Great-Eastern en perdition, l’énorme machine tomba dans son lit naturel, entre les mains d’un puissant despote, qui sut d’abord avec une habileté prodigieuse organiser le mouvement nouveau, mais qui finit comme tous les despotes. Devenu fou d’orgueil, il attira sur le pays qui s’était mis à sa discrétion la plus cruelle avanie que puisse éprouver une nation, et amena le retour de la dynastie que la France avait expulsée avec les derniers affronts.


II.

L’analogie d’une telle marche des événemens avec ce qui se passa en Angleterre au XVIIe siècle se remarque sans peine. Elle frappa tout le monde en 1830, quand on vit un mouvement national substituer à la branche légitime des Bourbons une branche collatérale plus disposée à tenir compte des besoins nouveaux. Louis-Philippe dut paraître un Guillaume III, et l’on put espérer que la conséquence dernière de tant de convulsions serait le paisible établissement du régime constitutionnel en France. Une sorte de paix, un peu de quiétude et d’oubli entra avec cette consolante pensée dans notre pauvre conscience française si troublée; on amnistia tout, même les folies et les crimes, on s’envisagea comme la génération privilégiée destinée à goûter les fruits des fautes des générations passées. C’était là une grande illusion ; la surprise la plus inconcevable de l’histoire réussit; une bande d’étourdis, contre lesquels aurait dû suffire le bâton du constable, renversa une dynastie sur laquelle la partie sensée de la nation avait fait reposer toute sa foi politique, toutes ses espérances. Pour emporter une théorie conçue par les meilleurs esprits d’après les plus séduisantes apparences, une heure d’irréflexion chez les uns, de défaillance chez les autres, suffit.

Pourquoi cette singulière déconvenue? Pourquoi ce qui s’était passé en Angleterre ne se passa-t-il pas en France? Pourquoi Louis-Philippe ne fut-il pas un Guillaume III, fondateur glorieux d’une ère nouvelle dans l’histoire de notre pays ? Dira-t-on que ce fut la faute de Louis-Philippe ? Cela serait injuste. Louis-Philippe fit des fautes; mais il faut qu’il soit loisible à tous les gouvernemens d’en commettre. Qui prendrait la conduite des choses humaines à la condition d’être infaillible et impeccable ne régnerait pas un jour. En tout cas, si Louis-Philippe mérita d’être détrôné, Guillaume III le mérita beaucoup plus. Ce qu’on a le plus reproché à Louis-Philippe,