Page:Revue des Deux Mondes - 1869 - tome 84.djvu/898

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À une faible distance de Sieng-Kong, les montagnes s’éloignent du fleuve, qui serpente alors à travers une plaine magnifique, au centre de laquelle s’élevait, il y a cinquante ans, la ville de Xieng-Sèn. Nous naviguons dans les eaux du royaume de Xieng-Maï, tributaire de Siam comme celui de Luang-Praban ; mais nous évitons de descendre de nos barques. Les démêlés auxquels a donné lieu l’exploitation du bois de teck par les Anglais pouvaient avoir laissé aux autorités de ce pays quelque ressentiment contre les Européens. M. de Lagrée ne jugea pas utile d’en affronter les conséquences. Il s’était engagé d’ailleurs, à la demande du roi de Luang-Praban, qui entretient avec son voisin de Xeing-Maï des rapports excellens, à ne pas mettre pied à terre chez ce dernier. L’arbre précieux dont l’incorruptibilité était déjà, selon M. Reinaud[1], connue et appréciée du temps des Romains, se montre pour la première fois sur les bords du fleuve avec une certaine abondance à Sieng-Kong, notre dernière station ; mais il est là rabougri et maltraité par les habitans. Dans la plaine de Xieng-Sèn, il forme au contraire de magnifiques forêts des deux côtés du Mékong qui termine à cette hauteur son second coude vers l’ouest pour se diriger franchement vers le nord. D’après l’énorme quantité d’eau que débite déjà ce grand fleuve, nous pouvions juger que ses sources étaient encore fort éloignées de nous. Il devenait très probable que le Mékong prenait naissance, comme les plus grands fleuves de la Chine et de l’Inde, sur le plateau du Thibet, immense réservoir qui envoie, pour ainsi dire, dans trois mers différentes le colossal tribut de ses eaux. Si donc il sortait d’un lac, comme nous le disaient au Cambodge les savans du pays, ce lac était situé plus loin que le Yûnan, ou bien il n’envoyait au fleuve qu’un affluent d’importance secondaire. Cette dernière hypothèse s’est trouvée, comme nous le verrons plus tard, conforme à la réalité. Nous nous plaisions à ces conjectures au moment où nous allions définitivement abandonner la voie du Mékong, devenue impraticable, pour nous préparer aux marches pénibles et à toutes les misères d’un voyage par terre en pleine saison des pluies.

Nous nous installons dans un caravansérail construit sur le rivage, et nous renvoyons nos pirogues. C’était brûler nos vaisseaux, car pour nous rendre à Muong-Line, de tous les villages dépendant de Sien-Tong le plus rapproché de nous, il fallait les moyens de transporter nos bagages, et nous ignorions encore s’il serait possible de nous les procurer. Nous ne savions même pas si, à la

  1. M. le docteur Sprenger, qui a longtemps résidé dans l’Inde, ayant visité, il y a quelques années, les ruines du palais des Cosroès à Ctésiphon, reconnut que les boiseries du palais étaient en bois de teck. (Relations politiques et commerciales de l’empire romain avec l’Asie orientale, par M. Reinaud, de l’Institut, p. 171, note.)