Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 86.djvu/144

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comme je n’en souffre pas, je n’ai pas le droit de m’en plaindre ; je le signale cependant à cause des réclamations que j’ai entendu élever. Il n’y a pas, à ce qu’il paraît, de wagons à lit pour les femmes qui voyagent seules, et il s’ensuit que ce sont surtout les hommes qui profitent du grand comfort qu’offrent les wagons de luxe. Cela m’étonne, car en Amérique on fait généralement de très grandes concessions au bien-être des femmes.

Chicago, située à la pointe sud-ouest du lac de Michigan, est une ville merveilleuse. La rapidité incomparable avec laquelle elle s’est accrue, sa prospérité inouïe, ont formé le sujet d’études spéciales publiées dans cette Revue même. Je ne m’y arrêterai que fort peu. Je ne puis cependant passer outre sans donner quelques chiffres extraits de documens officiels qui me paraissent vraiment curieux. En 1829, Chicago avait 30 habitans, en 1834 1,800, en 1844 8,000, en 1850 28,000, en 1855 80,000, en 1863 150,000, et enfin au dernier recensement, celui de 1866, 264,836. Des proportions plus étonnantes encore s’observent dans les chiffres qui accusent le développement du commerce et de la navigation : le bois, en Amérique, se mesure au pied ; en 1865, il est, d’après des données authentiques, arrivé au port de Chicago 657,145,734 pieds, c’est-à-dire environ deux cent mille kilomètres de bois ; dans la même année, on signale l’arrivée de 66 millions de lattes et de 311 millions de bardeaux. Le commerce des grains et d’autres articles d’approvisionnement donne des chiffres non moins étonnans. La statistique de la navigation américaine constate qu’en 1865 le commerce de Chicago employait : 73 bateaux à vapeur jaugeant 43,500 tonneaux, 76 barques d’une capacité de 34,978 tonneaux, 52 bricks de 17,626 tonneaux, enfin 559 brigantins d’une capacité totale de 150,862 tonneaux. En lisant ces chiffres, il ne faut pas perdre de vue qu’ils rendent compte d’un état commercial qui s’est produit dans le second quart de ce siècle. Pour tout homme qui a une notion quelconque des résultats généraux du commerce d’un état ou d’une ville, les statistiques de Chicago ont quelque chose de fantastique, d’incroyable même.

Les Illinois qui habitent Chicago sont très fiers de leur ville. Ce sont les Marseillais des États-Unis. Ils ont la réputation d’être vantards ; la vérité est qu’ils sont les citoyens les plus entreprenans de la république ; ils aiment les gros chiffres, et, comme pour beaucoup d’intelligences vives et peu cultivées, la statistique a pour eux un charme tout particulier. Ils tournent et retournent les sommes de leur commerce dans tous les sens et arrivent à faire des rapprochemens insensés. Ils savent combien de fois le bois importé annuellement à Chicago pourrait faire le tour du monde, et ils se frottent