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LA SOCIÉTÉ DE BERLIN.

quenta guère les hommes de lettres et les artistes qu’à partir de vingt-cinq ans, alors que toute sa manière de voir était déjà arrêtée, son esprit formé, et elle fut toujours fière de ce qu’elle appelait son « ignorance crasse. » Du moins elle convenait de la meilleure grâce de son peu d’instruction ; mais elle sentait aussi très bien qu’elle n’avait point besoin d’apprendre pour savoir. Elle se compare une fois à une île déserte hantée par des démons bienfaisans qui lui tiennent lieu de culture. « Vous êtes aussi appliqué que je devrais l’être, moi ignare, écrit-elle un jour à M. de Marwitz ; mais j’aime mieux que ce soit vous que moi. Parlez toujours de tout avec moi, je vous comprendrai malgré tout. Vous le savez bien,… je suis véritablement née pour l’ignorance. » Elle aima cependant toujours la lecture, même la lecture sévère, et ni Kant, ni Fichte ne furent inaccessibles à sa curiosité et à sa haute intelligence ; mais elle aima toujours mieux la nature, ou, comme elle avait coutume de dire, « les enfans, la verdure, les beaux yeux et la parole. » Jamais elle ne s’est essayée comme écrivain. Les aphorismes et les morceaux publiés par Varnhagen sont des sortes de fragmens de lettres et de journal, ce ne sont point des ouvrages.

Peu de personnes ont été plus religieuses que Rahel, pour laquelle la religion extérieure n’existait pas. On ne lui avait d’ailleurs pas plus enseigné le judaïsme que l’histoire ou la géographie.


« On ne m’a absolument rien appris ; j’ai poussé comme dans une forêt humaine, et alors le ciel s’est intéressé à moi. Je n’ai pas été atteinte par beaucoup de boue et de mensonge ; mais voilà aussi que je ne puis plus rien apprendre, une religion pas plus que le reste. Je l’attends également d’en haut, ou plutôt j’attends d’en haut le nom de celle que j’ai dans mon cœur ou bien une autre, une nouvelle… Un homme peut-il, sans révélation, donner à un autre homme des sentimens, des opinions, des vues en fait de religion ? N’est-ce pas là le dernier acte intime entre la créature et celui que je ne veux pas nommer ? »


Pourtant, si pour elle comme pour Goethe, qui fut le culte de sa vie, le nom n’était qu’un vain son, obscurcissant la divinité en la circonscrivant, elle croyait comme le maître aux puissances surnaturelles qu’elle n’osait désigner ; elle était pour ainsi dire en contact avec elles. Les anciens en eussent fait une prêtresse ; elle semblait avoir le don de la prophétie, tant elle voyait juste. Pareille à la pythonisse, son frêle corps tremblait sous le dieu qu’il renfermait. Le raisonnement, l’abstraction, qui nous mettent en face de la nature comme d’une chose en dehors de nous, n’avaient point mordu sur elle. On eût dit un rameau non détaché de l’arbre de vie universelle. L’âme du monde semblait vibrer dans son âme. Tout y était