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l’ironie du poète allemand, et lui arrachent parmi ses éclats de rire des cris si poignans ; mais comme il tranche néanmoins sur la société anglaise, sur cette société qui porte si gravement le joug des convenances, et qui punit parfois avec tant de rigueur ceux qui essaient de le secouer ! Quelle perturbation il jette dans son parti, quelle inquiétude il y sème par les saillies de sa verve goguenarde, ce champion de l’ordre aristocratique, ce soutien de la hiérarchie, cet admirateur des titres et de la fortune ! De quel doigt irrespectueux il lève tous les voiles et touche aux institutions qu’il prétend défendre ! Ici, comme chez H. Heine, on ne saurait méconnaître l’influence persistante de la race. L’un a fini par embrasser le catholicisme, l’autre est né dans l’église anglicane ; mais ils restent Juifs, et pour sa part M. Disraeli, courageux avocat des Juifs à la chambre des communes et dans ses livres, n’a jamais désavoué sa parenté avec eux [1]. L’eût-il essayé d’ailleurs que le sceau de la race, vivement empreint dans son génie et dans son caractère, l’aurait

  1. Dans la préface d’une nouvelle édition de l’ouvrage de son père, Curiosities of literature, publiée en 1858, M. Disraeli a donné d’intéressans détails sur l’histoire de sa famille. Ses ancêtres étaient d’abord établis en Espagne. Ils quittèrent ce pays au XVIe siècle pour échapper à l’édit d’inquisition de Torquemada, et allèrent se fixer à Venise. En témoignage de reconnaissance pour le Dieu qui avait guidé la famille à travers les périls et afin d’y perpétuer le souvenir de sa protection, ils changèrent leur nom sonore de Villaréal pour celui de Disraeli, nom que, selon notre auteur, aucune famille juive n’avait porté avant eux. Dans la ville des doges, ils joignirent le négoce et la banque, et firent une brillante fortune. Vers le commencement du règne de George III, la sécurité dont les Juifs jouissaient en Angleterre, depuis que le principe de tolérance à leur égard l’avait emporté sous Cromwell, détermina le chef de la maison à envoyer le plus jeune de ses fils à Londres pour y créer une succursale de la banque de Venise. Benjamin, c’était son nom, est le grand-père de l’ex-ministre. Il résidait depuis dix-sept ans en Angleterre, lorsqu’à l’instigation de sa femme il embrassa le protestantisme. « Ma grand’mère, dit à ce propos M. Disraeli, d’une beauté remarquable et d’une famille qui avait beaucoup souffert de la persécution, avait pour sa race ces sentimens d’amertume que les ambitieux ne sont que trop disposés à concevoir sous le poids de l’infériorité sociale à laquelle ils sont condamnés par leur naissance. Ces sentimens, qu’ils devraient, ce semble, réserver aux persécuteurs, atteignent souvent, chez ceux dont le tempérament a un certain degré de sensibilité, les persécutés eux-mêmes, et la colère, que devraient seule inspirer l’aveuglement et la malice de l’adversaire, n’épargne pas la conscience obstinée de celui qui souffre de ses injustices. » Benjamin Disraeli mourut en 1817. Il avait de l’esprit, des goûts élégans, et avait créé près de Londres un parc dans le style italien. Il comptait de nombreux amis dans la politique et dans les lettres. Cependant la répugnance de son fils Isaac pour les affaires lui causa une déception pénible. Ce fils, auteur d’un certain nombre d’écrits beaucoup lus autrefois et voué exclusivement à la culture des lettres, resta jusqu’à la fin pour son père une énigme. Tandis que les Juifs espagnols-portugais, les Sephardim, perdaient peu à peu l’empire de la bourse, les Aschkenasim ou Juifs allemands-polonais, les Rothschild, les Goldsmith, s’en emparaient. « Le conserver n’était pas notre destinée, dit M. Disraeli d’un ton modeste qui pourrait bien cacher un certain orgueil. »