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sont les maîtres, où ils croient que rien ne manque ? Sans doute les lois de la guerre généralement reconnues protègent les populations paisibles, mais protègent-elles leurs biens en même temps que leurs personnes ? Pour les personnes, nulle difficulté : on ne doit faire aucun mal aux citoyens pacifiques. Pour les biens, pour les fortunes privées, c’est autre chose. En principe, en théorie pure, l’esprit philosophique des Allemands, les larges tendances de leurs jurisconsultes leur fournissent de généreux argumens en faveur du respect de la propriété ; mais en pratique on se console de ne pas toujours tenir compte du droit des gens par les nécessités de la guerre. On invoque l’urgence, le caractère impérieux des besoins ; à la rigueur même, M. de Bismarck fournit d’avance une excuse à ses agens en proclamant purement et simplement le droit du plus fort.

Depuis le 12 août, le conseil municipal de Nancy livre donc un combat de tous les instans pour modérer les prétentions des vainqueurs, pour obtenir que les habitans ne soient pas écrasés par des charges supérieures à leurs ressources. Son énergie, sa dignité, ont épargné à la ville bien des vexations et des souffrances. Un jour c’étaient plusieurs centaines de bouteilles de vin de Champagne qu’un colonel demandait pour ses officiers, le lendemain c’étaient des milliers de mètres de flanelle qu’exigeait un intendant ; un troisième faisait décrocher et emballer le lustre du palais du gouvernement. Une autre fois on voulait forcer le maire à se porter hors de la ville au-devant du commandant en chef des troupes bavaroises. Au milieu de ces épreuves, la municipalité ne faiblit pas, elle ne cède qu’à la force, elle défend jusqu’au bout et pied à pied les droits des habitans. On a même à plusieurs reprises emprisonné et gardé à vue les membres du conseil municipal sans obtenir d’eux aucune concession. « Plus tard, écrivait un habitant de Nancy le 9 septembre, quand on connaîtra le rôle qu’ont joué le maire et le conseil municipal, on leur tressera des couronnes civiques. »

Les fonctionnaires ne montrent pas moins d’énergie. Sommés de prêter serment au roi de Prusse avant de rétablir le service des correspondances, les employés des postes ont refusé à l’unanimité d’y consentir. La cour d’appel de Nancy, que le Commissaire civil nommé par la Prusse dans la ville d’Haguenau invitait à rendre la justice au nom des hautes puissances allemandes occupant l’Alsace, a répondu à cette invitation par un refus également unanime. Une nouvelle proposition, qui aurait permis aux magistrats de continuer. A siéger au nom de l’empereur prisonnier, a été repoussée par eux avec non moins déraison et non moins de dignité. Dès qu’on ne leur permettait pas de rendre la justice au nom du peuple ou du gouvernement provisoire, seule autorité qu’ils puissent reconnaître depuis la proclamation de la république, ils ont mieux aimé