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fut toujours très sobre, mais qui tient pourtant une certaine place chez les orateurs du siècle suivant. Périclès n’aurait jamais songé à produire une impression vive, mais momentanée ; il n’aurait pas voulu, en excitant l’émotion et la passion, plonger les esprits dans une sorte d’ivresse. C’était une intelligence qui parlait à d’autres intelligences, et elle les frappait tout d’abord par l’abondance et la précision des pensées. C’est ce qu’explique très bien Ottfried Muller, un des critiques qui ont le plus profondément étudié les lettres grecques. « La réflexion, dit-il, que n’a pas usée encore la longue habitude de l’abstraction, et qui ne s’est pas encore amollie par la banalité des raisonnemens, aborde vigoureusement le monde des choses humaines, et, aidée par une expérience abondante et une observation déliée, jette sur tout objet la lumière d’idées nettes et ordonnatrices. »

Il n’y a rien là que l’on ne retrouve dans Thucydide, le contemporain et l’admirateur de Périclès : comme Thucydide, Périclès cherchait à rapporter les faits à leur principe, à dégager des phénomènes la loi qui les gouverne et qui seule est intelligible. Les discours de Thucydide et les passages où, sous forme de parenthèses et de réflexions, il interrompt le récit pour exposer ses idées, tout cela peut nous aider à deviner Périclès. Seulement, tandis que Thucydide écrit pour des lecteurs qui ont tout le temps de méditer sur la phrase qui leur aurait paru d’abord trop concise et un peu obscure, Périclès, qui parlait du haut de la tribune, avait besoin d’être compris tout de suite ; il pouvait compter sur l’attention de ses auditeurs, mais il était tenu de n’en pas abuser. De plus Périclès n’était pas comme Thucydide, élève du premier des rhéteurs athéniens, Antiphon ; on ne lui avait pas appris à trouver un agrément et une beauté dans certains arrangemens artificiels des sons et des mots, dans le fréquent retour de l’antithèse, dans un continuel effort, accusé par la forme même de la phrase, pour distinguer et pour définir. Le talent de Périclès s’était formé avant que ne fussent ouvertes les écoles des Corax et des Gorgias, et d’ailleurs il n’écrivait pas des harangues faites pour être lues à tête reposée ; il jetait sa pensée à une foule qui devait pouvoir la saisir au vol.

J’imagine donc que Périclès, tout en étant philosophe comme Thucydide, en cherchant comme lui les principes et les lois, donnait à sa phrase un tour bien autrement aisé et naturel, et qu’il évitait bien mieux, toute apparence d’effort, toute ombre d’obscurité. Il n’y a d’orateur puissant que celui qui est clair. Ce n’est pas tout : Thucydide, dans ce qui est considérations générales, reste toujours concentré, grave, abstrait ; Périclès, qui s’adressait à un peuple vif, sensible et gai, ne craignait pas, on le voit par les mots de lui qui nous ont été conservés, de réveiller l’attention par des