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Comparaisons familières et des tours poétiques. Ainsi il disait d’Egine que « c’était une taie sur l’œil du Pirée ; » ailleurs il s’écriait « qu’il voyait la guerre se précipiter du Péloponèse sur Athènes. » Les Samiens regimbaient contre la domination d’Athènes et étaient pourtant contraints de s’y soumettre ; Périclès les comparait, sans doute au milieu des rires du peuple, « aux petits enfans qui crient tout en acceptant leur purée. » On connaît enfin la belle image qu’il employa dans un de ses éloges funèbres à propos des jeunes gens morts à la guerre. « L’armée, dit-il, a perdu son printemps. »

Rien de pareil chez Thucydide ; pas de ces traits pittoresques. Ce qui serait plutôt dans le goût de l’historien, c’est une comparaison que résume Plutarque d’après Stésimbrote entre l’immortalité des dieux et celle des citoyens morts pour la patrie ; les uns et les autres ne se révèlent plus aux hommes que par leurs bienfaits. Peut-être aussi trouverions-nous une ressemblance marquée entre l’orateur et l’historien, si nous possédions quelques-unes de ces phrases où Périclès, comme Thucydide, résumait en une brève formule quelque vérité morale ou politique, quelque observation profonde ; mais les différences n’en resteraient pas moins très accusées. Périclès avait plus d’imagination que Thucydide ; orateur qui voulait être compris et goûté de tous, même des petites gens, il parlait avec plus de liberté et de souplesse la langue courante, ce dialecte attique qui se pliait si heureusement à tous les tons, à la gravité d’un Eschyle et d’un Sophocle, au rire et aux bouffonneries d’un Aristophane.

Périclès, autant que l’on peut en juger d’après l’ensemble des témoignages que nous avons réunis et des fragmens que nous avons rapprochés, eut donc un don rare, celui de penser d’une manière toute personnelle et de savoir mettre sa pensée à la portée de tous, d’être à la fois idéaliste et orateur, de revêtir de formes sensibles des idées élevées et originales. Ses discours, s’ils étaient arrivés jusqu’à nous, seraient sans doute un des produits les plus curieux du génie grec, et peut-être diminueraient-ils un peu l’étonnement respectueux que nous causent la sagacité pénétrante de Thucydide et la vigueur précoce de son talent. Avec autant de profondeur, ils auraient plus de charme ; nous y goûterions avec délices, à côté des réflexions du grand homme d’état, ces tours vifs et heureux, ces traits piquans grâce auxquels, selon la belle image d’Eupolis, « les pensées de Périclès restèrent au fond des esprits, comme le dard de l’abeille dans la plaie. »


GEORGE PERROT.