Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/111

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Jusqu’en juin 1848, on put croire que la république finirait par se fonder. Un homme d’état, qui a souvent des formules heureuses, la qualifiait « le gouvernement qui nous divise le moins. » Après la funeste bataille de juin, qui ensanglanta Paris pendant quatre jours, et qu’avait provoquée une lamentable combinaison de besoins, d’espérances déçues, d’aspirations chimériques et de coupables intrigues, la république dériva rapidement vers une dictature qu’appelait la lassitude publique, et qui devait aboutir, après une présidence princière de trois années, à cette restauration impérialiste qui vient de s’effondrer à Sedan.

Aujourd’hui la république n’est le produit ni d’un besoin impérieux de nouveauté, ni d’un mouvement d’impatience populaire ; elle est née du péril public et des nécessités d’une situation effrayante. La France envahie, notre dernière armée, celle qui aurait dû couvrir Paris, battue et prisonnière à Sedan, l’empereur captif, aux Tuileries le gouvernement d’une femme étrangère entourée de conseillers suspects ou sans autorité ! jamais depuis la guerre de cent ans et la folie de Charles VI la France ne s’était trouvée dans de pareilles angoisses. Les Prussiens victorieux marchaient sur Paris, les heures valaient des semaines, et rien ne se faisait. Alors un cri se fit entendre, on invoqua le gouvernement des temps difficiles, ce gouvernement anonyme auquel tous les partis peuvent se rallier : la république fut proclamée.

Ce qu’elle a fait en six semaines est immense. Paris rendu inexpugnable, de gigantesques travaux accomplis sur une circonférence de 25 lieues, une garnison de 400,000 hommes mise en état de défendre les remparts, et pouvant fournir d’ici à quelques semaines une armée active de 200,000 hommes ; 300,000 hommes levés, équipés et armés en province, le moral du pays relevé, partout la ferme résolution de vaincre et de ne pas traiter avec un ennemi dont l’habileté ordinaire, en défaut cette fois, a laissé échapper l’aveu qu’il voulait le démembrement et l’abaissement de la France, partout les partis abdiquant ou ajournant leurs visées particulières devant le péril commun, ou confinés, s’ils persévèrent, dans une sorte de quarantaine qu’établit autour d’eux la vigilance du bon sens public, tel est le spectacle consolant et grandiose que présente aujourd’hui la France, telle est l’œuvre multiple, compliquée, féconde, que depuis six semaines a entreprise le gouvernement de la défense nationale, et que le concours unanime de l’opinion publique lui permettra certainement de mener à bon terme.